Synthèse du cadre épistémologique
Le jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées remet en question:
L’idéologie charismatique du rapport à l’art ;
La croyance en un sujet tout puissant qui serait détenteur d’un moi homogène et invariant ;
L’illusion théologique et démiurgique d’un geste prétendument inaugural ;
L’objet destiné à l’appréciation esthétique présenté comme objet muet, comme artefact atextué (qui pourrait se dispenser d'un texte) ;
L’œuvre de l’esprit considérée comme entité se suffisant à elle-même, autonome et antérieure aux lectures qui en sont faites, et dont la structure d’intentionnalité supposée immuable serait imperméable aux diverses réflexions et commentaires qu’elle est en mesure d’inspirer aux générations successives ;
L’objet candidat à l’appréciation esthétique comme objet ne pouvant être le fruit que de la réflexion ou du travail d’un seul individu ;
L’œuvre présentée comme une entité qui serait définitivement achevée à la mort biologique de son auteur supposé ;
La valorisation des donneurs d’ordre par rapport aux exécutants, des intellectuels par rapport aux manuels, des commissaires d’exposition ou des critiques d’art par rapport aux artistes ;
Le réductionnisme formel auquel se réfèrent les courants artistiques les plus influents de la seconde moitié du vingtième siècle (les différentes abstractions, le formalisme, le minimalisme, l’art dit conceptuel), mouvements ayant pour dénominateur commun le fait de s’être clairement inscrits dans le projet capitaliste d’une division, d’une segmentation, d’une rationalisation et d’une spécialisation toujours plus grande du travail ; un réductionnisme pouvant se résumer à la formule : « A moi le bleu, à moi les poubelles, à moi les bandes, à moi les énoncés linguistiques, à moi les compressions, à moi les pots de fleurs sans fleurs, à moi le pinceau n°50, à moi la merde ! » ;
Le monisme philosophique comme vecteur d’une approche discursive du réel qu'on limiterait arbitrairement - on ne sait pourquoi - à un seul critère (le geste, la couleur, l’objet, la structure, la contextualisation, le langage, etc…);
Les nombreuses théories spéculatives de l’Art s’escrimant depuis deux siècles à magnifier celui-ci en le présentant avec un A majuscule, toujours à partir d’une définition ontologique qui accorde une hégémonie de fait aux écoles philosophiques (que celles-ci soient continentales ou anglo-saxonnes, essentialistes ou analytiques) ;
La place tyrannique qu’occupe la prétendue expertise herméneutique dans les différents discours de légitimation ;
Le modèle gnoséologique platonicien discréditant le leurre, et, par voie de conséquence, toute approche mimétique et fictionnelle ;
De façon globale, l’extrême sérieux des pratiques de représentation et des discours qui les accompagnent ;
La littéralité et la mono-maniaquerie de l’art qualifié de contemporain ;
La place idéologiquement prépondérante accordée à l’œuvre-monument, c’est-à-dire à ce type de réalisation spectaculaire nécessitant des investissements considérables, et débouchant toujours sur la délégation de la fabrication de l’ouvrage à des corps de métiers spécialisés qui se doivent d’exécuter le cahier des charges en lieu et place du donneur d’ordres - qui, bien entendu, continue à en tirer un profit aussi bien symbolique que financier.
Le système marchand articulé autour de la notion de pièce unique.
L’ostracisme de l’art dit contemporain à l’égard de la couleur verte.
Enfin, mais la liste n’est pas close, le fait - pour le moins discutable - de considérer les productions symboliques, les œuvres de l’esprit, comme des marchandises, c’est-à-dire comme quelque chose qui doit se vendre.
Le cadre épistémologique particulièrement nourri qui a présidé à la naissance du Labyrinthe des hypothèses masquées se caractérise par :
Une préférence accordée à la notion empirique de brouillon perpétuel plutôt qu'à celle, transcendante, d’œuvre achevée ;
Une préférence accordée à la notion collective, modeste et discrète d’atelier anonyme plutôt qu'à celle, individuelle et surexposée, d’artiste ;
Une préférence accordée à la notion d’objet destiné à l’appréciation esthétique ou de production symbolique plutôt qu'à celle d’œuvre d’art ;
Une mise en circulation d’un objet pataphysique, sans nom, signe vide ne relevant d’aucune catégorie générique d’objets répertoriés à ce jour, artefact pouvant paradoxalement prendre de multiples appellations telles que : simulacre de fiction, objet à notices, objet maximaliste, objet de rhétorique, objet à narrations multiples, objet butoir pour la pensée, objet anxiogène, artefact dissertatif, objet polysémique, objet de curiosité, objet de conversation, objet de conduite esthétique, objet de palinodie ;
Une remise en cause des notions théoriquement inconsistantes, et pour le moins immodestes, de propriété intellectuelle, d’auteur, et de paternité artistique ;
Une préférence accordée aux notions d’embrayeurs et de développeurs plutôt qu'à celle de créateurs et d’artistes ;
Une préférence accordée à l’idée de démarche extractive et corrective plutôt qu'à celle de démarche inventive ;
Une approche de l’objet candidat à l’appréciation esthétique comme produit contingent d’interrelations mouvantes à l’intérieur d’un champ particulier de productions symboliques - en d’autres termes, comme jeu impliquant une solidarité opérationnelle entre divers protagonistes - et non plus comme acte démiurgique solitaire ;
Une utilisation de nouveaux outils théoriques répondant à ce constat que nous sommes progressivement passés d’un univers mental régi par le principe d’équivalence entre le signe et le réel (qui est le registre de la représentation) à un système qui nie radicalement le signe comme valeur et qui, à rebours, part du signe comme réversion et mise à mort de toute référence (registre de la simulation).
Une utilisation de la fiction littéraire comme moyen d’introduire l’ironie, la facétie et la polysémie dans les discours relatifs à la peinture et à la sculpture, et de s’opposer, ainsi, à l’emprise multiséculaire du très sérieux discours philosophique ;
Une présentation de l’attention esthétique portée aux objets du monde comme point de départ de l’élaboration de l’intention dite artistique, et non plus l’inverse ;
Une relégation méthodique des figures mythifiées de l’artiste et du critique d’art au rang plus prosaïque de protagonistes d’un jeu de rôles, créatures dont les productions matérielles et textuelles deviennent les fruits d’un jeu dont les règles ont été écrites en amont - par une Intelligence Artificielle se réfugiant dans l’anonymat et le silence (à l’instar du Dieu inconnaissable des Gnostiques) ;
Une présentation de l’objet candidat à l’appréciation esthétique comme corpus particulièrement élastique se modifiant au fil du temps, au gré des textes qui le parlent ;
Un usage des procédés descriptifs de l’ekphrasis et des procédés interprétatifs de l’iconographie, mais cette-fois-ci mis tous deux au service de fictions à caractère pataphysique ;
L’option d’un maximalisme discursif et formel qui permet de différer en permanence la question du jugement de valeur portant sur l’objet global qui est soumis à notre appréciation esthétique, dès l'instant où cet objet global est un processus se définissant comme Trans générationnel ;
Le parti-pris de rendre totalement poreuse la frontière entre la littérature, la peinture, la sculpture et les pratiques orientées vers la production d’objets, en d’autres termes, le parti-pris d’assistance mutuelle entre des disciplines ayant pour dénominateur commun une vocation dénotative ;
Le choix de lieux qui sont désormais privilégiés pour l'appréciation esthétique de ces objets hybrides mêlant la littérature et les productions plastiques : se tenant désormais à distance respectable de tous les lieux d’exposition du passé (salons, galeries, musées, centres d’art, foires ou biennales) - et, par la même occasion, des lieux communs de la pensée dans lesquels communient ceux qui fréquentent encore aujourd’hui ces espaces épistémologiquement, donc idéologiquement encadrés -, les lieux de réception du Paradox’art seront aussi bien les cabinets de curiosités que les sites et les blogs informatiques, les conférences, les catalogues raisonnés, les revues spécialisées, les albums, les vidéos, les films, ainsi que tous les types d'ouvrages ou manifestations émergentes pouvant rendre compte de la production supposée ou réelle des protagonistes du jeu ;
Le fait de ne plus considérer la couleur verte comme une couleur indésirable ;
La revalorisation du savoir-faire du peintre (le fait-main artisanal) et sa science de l’harmonie des couleurs ;
La remise en cause du monumental, en lui opposant la miniature et le format modeste, en insistant sur le fait que l’ampleur du financement ou le gigantisme d’un ouvrage n’est jamais une garantie de sa valeur esthétique ;
Son principal défi : mettre les productions symboliques qui naissent en son sein à l’abri de la consommation de masse, en les présentant à l’intérieur d’un cabinet d’amateurs n’ouvrant que très sélectivement ses portes ;
La nécessaire concomitance entre l’activité de producteur d’objets destinés à l’appréciation esthétique et l’activité de producteur de textes destinés à légitimer ces objets ;
Sa thématique : le culte paradoxal de la stérilité, avec son corollaire anti-démiurgique (la mise en abîme des notions d’origine, d’original et de paternité artistique ou auctoriale) ;
Ses vingt-huit règles ordonnatrices, dont la principale est sans conteste l’impératif pour chaque anartiste d’explorer la notion dont l’a investi l’un des joueurs à partir de la liste des 28 notions proposées par Biografictor28.
Sa finalité : substituer la notion de brouillon perpétuel, dont la portée est intergénérationnelle, à celle d’œuvre se ponctuant de façon brutale à la mort biologique de son auteur supposé ;
Son protagoniste principal : un objet d’intrigue constituant le module de base du cordon sans fin, artefact à caractère pataphysique qui se présente comme une invitation à produire en cascade des scénarios habilement tramés pouvant à tout moment être revivifiés par un additif ou une correction narrative ;
Les innombrables personnages et les grands récits qui, à ce jour, lui ont donné corps : Tlön Uqbar Orbis Tertius de Jorge Luis Borges, Le cordon sans fin (segment x à y) de Biografictor28, Plume, pinceau et bistouri de Fleur Habitson, Burnes, douillettes et roubignolles de Fiona Shulbert ;
Son fil d’Ariane matériel et rhétorique (le cordon sans fin - segment x à y) que toutes les autres productions plastiques et textuelles du jeu sont impérativement tenues d’exemplifier par l’élaboration d’au moins un argument, une notion clairement identifiable dans sa structure d’intentionnalité ou dans son mode de présentation ;
Sa filiation axiologique : sa prédilection pour les facéties, son besoin de taquiner avec assiduité l’insupportable ton de sérieux qui gangrène les discours sur l’art ; on citera comme figures tutélaires : Alphonse Allais et le Fumisme, Le Salon des Incohérents de 1882 à 1893, Alfred Jarry et la ’Pataphysique, enfin les exercices sous contraintes proposés par les Oulipiens ;
Sa filiation philosophique : le modèle pragmatique humien se substituant au modèle gnoséologique platonicien ;
Sa filiation théorique, dont les arguments-clés sont empruntés, parmi d’autres, à Max Weber, Roland Barthes, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Jean Baudrillard, Anne Cauquelin et Jean-Marie Schaeffer ;
Sa filiation littéraire : La galerie de tableaux de Philostrate, Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien d’Alfred Jarry, Le portrait de Mr W. H d’Oscar Wilde, Album primo-Avrilesque d’Alphonse Allais, Locus solus de Raymond Roussel, Tlön Uqbar Orbis Tertius de Jorge Luis Borges, Exercices de style de Raymond Queneau, Notre grand peintre : Tafas de Bustos Domecq, Un cabinet d’amateur de Georges Perec ;
Sa filiation rhétorique : les Sophistes, les Rhéteurs, les Fumistes, les Pataphysiciens, les Oulipiens ;
Sa filiation picturale : elle se trouve matérialisée dans un objet syncrétique en polyéthylène et une proposition visuelle qui s’intitule le cordon sans fin (segment x à y). Cette production symbolique qui se porte candidate à l’appréciation esthétique se présente comme un musée imaginaire composé de 28 artistes de renom, chacun d’eux ayant contribué à donner au cordon sans fin (segment x à y) une caractéristique matérielle ou notionnelle. Cette accumulation et cette articulation virtuose de 28 paradigmes empruntés à l’histoire officielle de l’art est une stratégie qui a permis à Biografictor28 de parvenir à la réalisation d’un simulacre d’un genre inédit qui se présente tout à la fois comme module constitutif du cordon sans fin (segment n° x à y) et comme objet pataphysique qui servira ultérieurement de support-tremplin pour les productions matérielles des 28 anartistes constituant la collection de la bande à Philostrate.
Sa filiation esthétique : tous les penseurs relativistes qui, s’inscrivant dans la tradition du scepticisme normatif (Gérard Genette, Jean-Marie Schaeffer), prônent la nécessité d’une conduite esthétique, et qui, sans nier l’intérêt secondaire d’un débat contradictoire, s’opposent néanmoins, par l’argument, à toute théorie universaliste du jugement de goût (rebaptisé récemment jugement critique) ;
Sa filiation iconologique : tous les penseurs qui, déjouant les lectures traditionnelles des productions de l’esprit, nous invitent à y regarder de plus près (Daniel Arasse, Georges Didi-Huberman) ;
Sa filiation stylistique principale : les écrivains et les peintres maniéristes et baroques ;
Enfin, sa filiation spirituelle : un gnosticisme laïc qui, à l’instar de celui de Cioran, se serait débarrassé de l’inutile croyance en de possibles arrière-mondes et dont l’argument principal serait le refus catégorique de la procréation ; la dimension délibérément paradoxale de ce culte gnostique de la stérilité - qui s’exprime étrangement par une profusion de réalisations - pourrait être représentée par le célèbre ruban de Möbius dont les deux faces se rejoignent. Il serait sans doute judicieux d’utiliser l’oxymore de gnosticisme agnostique pour caractériser ce qui est fondamentalement à l’œuvre dans le jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées : une salutaire méthodologie du soupçon !