dimanche 18 août 2024

Préambule de Cécilia Tomplar

 

Préambule de Cécilia Tomplar, présentatrice et traductrice en langue française des 28 articles de ce blog

Malgré la forte réticence des membres de l'agence Pneuma, et après de longues discussions avec les Sages de l’Institut des Grandes Interrogations, la bande à Philostrate a finalement décidé de me confier la délicate mission consistant à divulguer les 28 arguments théoriques qui sont au fondement du cadre épistémologique particulièrement nourri à partir duquel s'est constituée leur inénarrable collection du Labyrinthe des hypothèses masquées.

Point de vue de Pneuma

Point de vue de Pneuma

Bien que ce blog - à l’initiative fort contestable de la bande à Philostrate et de la traductrice - nous semble avoir été pétri avec une farine langagière bien moins digeste que notre idiome uqbarien, nous espérons néanmoins qu’il parviendra à séduire les papilles cérébrales de quelque incorrigible rentier du concept qui peuple vos landes fromagères, et qui, n'en doutons pas, se fera un festin de cette cathédrale de filiations. Étrangère aux divagations de l’imaginaire qui constituent pourtant le trait dominant de notre littérature, cette ambitieuse et bien trop savante présentation dans la langue de Voltaire s'est donné pour objectif superflu d'exposer cliniquement les présupposés théoriques de notre adorable Paradox’art qui, durant un demi-siècle, furent sciemment dissimulés sous une montagne de figures de style. Le lecteur se devra donc de prendre acte du fait que nous, membres de Pneuma, ne sommes nullement solidaires de la mise à nu dégradante et un tantinet obscène à laquelle s’est livré notre traductrice et exégète de circonstance, et que c’est à la demande insistante de la bande à Philostrate qu’elle a décidé de présenter ce qui lui semble constituer les arcanes majeures de cette petite plaisanterie qu'est Le Labyrinthe des hypothèses masquées.

Composé d'articles n’ayant, de prime abord, aucun lien entre eux, ce blog n’a d’autre intérêt, à nos yeux, que de tenter de charmer l’amateur d’énigmes. Toutefois, afin de lui rendre moins commode le décryptage de l’intrigue qu’elles dissimulent sous des artifices plutôt retors, les chroniques savamment entremêlées que nous avons eu l’immense faiblesse de laisser publier dans la langue des Moralistes lui seront présentées sous un aspect inédit, celui du fragment. Ces micro-analyses ayant vocation à être complétées, développées, ou mises en relation, nous jugeons utile de préciser que si, par un jour de grand désœuvrement, du fond de sa solitude, un Sherlock Holmes de la rhétorique envisageait d’apporter sa petite contribution discursive - ou éventuellement plastique - au Labyrinthe des hypothèses masquées, il serait tenu, au préalable, de nous en restituer les différentes séquences constitutives, d'un point de vue chronologique s'entend. Telle serait, en effet, la condition requise pour son admission dans le jeu.

Nul doute que, progressant par subtils recoupements, cet anthropologue des filiations secrètes se rangera assez vite à la conclusion selon laquelle, loin d’être imputables à des pisseurs d’encre en ébriété, ces chroniques à tiroirs jouent un rôle déterminant sur le plan de l’hygiène mentale, et qu’il serait par trop hâtif de les réduire à de simples curiosités ou éjaculations littéraires. En effet, en tant qu’élucubrations fumistes s’inscrivant dans une tradition esthétique du saugrenu, ces commentaires nimbés de mystère n’aspirent pas seulement à rudoyer la race homicide des procréateurs à coups de pompes au cul, elles visent tout autant à immoler sur l’autel de la franche rigolade les productions de ces anartistes et de ces théoristes du Paradox’art qui, en toute liberté, sévissent chez nous en Uqbar depuis plusieurs générations, à l’intérieur d’un dédale en constante expansion. D’ici à présenter notre espiègle saga gnostique comme une exacerbation délibérée des ineptes discours de consécration relatifs à cet art moderne et contemporain qui a cours dans vos métropoles dépravées, il n’y a qu’un pas que d’aucuns franchiront, nous l’espérons, avec courage. Aux intrépides qui parviendraient à cette remarquable déduction, nous dirions tout de go que leur intronisation dans notre petit cercle de plaisantins n’est désormais qu’à une encolure de leur sagacité, et qu’ils nous paraissent déjà solidement équipés sur le plan neuronal pour ébaucher de laconiques prémisses à la préface plutôt concise de cet opuscule embryonnaire qui, à terme, pourrait venir alimenter la vague ambition de préfigurer une définition tout à fait virtuelle, mais ô combien provisoire, du Paradox’art

Que les âmes en quête de réponses apaisantes et définitives ne soient nullement scandalisées : nous n’avons rien à leur proposer en remplacement de ces deux calamités - l'art et la procréation - qui nous tiennent lieu de prétexte à rigolade. Les chroniques qui suivent ne constituent en aucune façon un dépassement dialectique de l’art contemporain. Notre seule ambition est de pousser un certain nombre de pratiques et de doctrines occidentales relatives à l’art vers leur point de tension extrême - celui de leur réversibilité -, en portant à son paroxysme le ridicule ou le sérieux que chacune porte en elle. De surcroît, au regard de la trop grande lisibilité du propos que ces articles ont patiemment brodé au fil du temps, il nous a semblé plus amusant de les présenter dans une séquence délibérément opaque qui ne coïncide en rien avec les dates de leur homologation chronologique dans le jeu. Cette configuration alambiquée n’est pourtant pas sans présenter quelque avantage : elle offrira au jongleur de conjectures l’opportunité de donner libre cours à son imagination, en échafaudant, par une légitime correction, la trame narrative qu’il estimera la plus conforme à la royauté de ses caprices.

Quant au lecteur indécis qui ne se serait pas encore précipité chez son ersatz de libraire pour exiger le remboursement de son achat, dans une saute d’humeur mesquine qui ne manquera pas, tôt ou tard, de le désigner comme le prototype même du consommateur intempestif, nous nous contenterons de lui susurrer que le registre lexical plutôt rachitique dans lequel il barbote depuis tant d’années sera par trop insuffisant pour obtenir une quelconque gratification à la lecture de ces chroniques au contenu existentiel délibérément sélectif - surtout, si, comme nous le supposons, le pauvre bougre n’est venu au monde que pour éructer des injures en cascade à l’encontre de ces phrases bien trop longues qui, de toute évidence, n’ont été conçues que pour lui donner le tournis. Et, pour le cas où il aurait encore une très légère hésitation - quant au fait de savoir s’il doit ou non s’engager dans le décodage de ces annales un tantinet alambiquées -, qu’il sache qu’elles contiennent bien moins de ces images obscènes dont il se gave à l’ordinaire que d’impitoyables apologues visant à discréditer durablement les cultes grotesques de l’art et de la fécondité. Enfin, sans nous associer une seule seconde à son méprisable désir de voir le texte humblement s’effacer derrière de rassurantes photographies, nous pouvons néanmoins concevoir le profond malaise qui doit à présent l’envahir, car il vient tout juste de réaliser, en le déroulant rapidement, que ce blog ne pourra pas même lui offrir l’ombre d’une consolation rétinienne.

 

Les revues Postures et Riposte

L’importance méthodologique des revues Postures et Riposte

Outils de propagande du Tlönisme, dont l’objectif inavoué est de déstabiliser durablement le champ de l’art contemporain, ces deux revues d’inactualité artistique, se présentant aux yeux du grand public comme divergentes sur le plan idéologique, n’hésitent pas à aborder des sujets aussi incongrus que la non-substantialité du moi, l’origine extra-terrestre de certains artefacts à caractère pataphysique qui auraient commencé à envahir notre planète, ou encore la subtile métamorphose d’un ressortissant uqbarien en godemiché. 

Tirant les conséquences du solide argument théorique qui leur a donné le jour, argument postulant que les objets destinés à l’appréciation esthétique se présentent et sont perçus différemment selon le texte qui les accompagne, ces deux publications prennent un indéniable plaisir à multiplier les discours de légitimation et de dépréciation relatifs à un artefact donné. Depuis leur date de création, le premier Avril d’un millésime fort lointain que ma mémoire hautement sélective a jugé préférable d’effacer de ses circuits, Postures et Riposte se consacrent à diffuser des informations délibérément contradictoires qui répondent, chacune à leur manière, à la rigoureuse ligne éditoriale que leur imposa jadis l’Orbis Tertius, l’actionnaire unique des deux publications. Un impératif résume ce partage des tâches : susciter chez les lecteurs d’infinies perplexités et tenter de les immuniser contre l’univocité discursive et le sérieux des idées ! De même que l’on doit bien souvent sa force et son rayonnement à la solitude que l’on sait protéger contre vents et marées, ou encore au silence dont on parvient à s’entourer, deux revues concurrentes en apparence, au même titre qu’un individu ou une œuvre de l’esprit, peuvent revêtir bien plus d’intérêt par ce qu’elles enveloppent de mystère que par ce qu’elles prétendent révéler. 

Postures et Riposte ne sont pas du tout ce que croit le vulgaire ; elles ne sont probablement que les arguments contradictoires d’une subtile stratégie permettant de cacher parmi leurs feuillets une même bombe à retardement, mue par un système d’horlogerie sophistiqué qui la fera éclater un jour ou l’autre dans une conscience attentive ou momentanément assoupie. Mais, ces publications uqbariennes peuvent aussi se décrypter comme des sachets parfumés destinés à réjouir l’ami lointain qui en fera ses délices. Dans les deux cas, force est de constater que la très approximative présentation que l’on peut en faire s’avère toujours plus commode que la simple lecture des articles de leurs chroniqueurs, car, pour tout dire, seul l’exercice d’une intelligence particulièrement concentrée permet d’en suivre sans distraction les innombrables sédiments herméneutiques, les implacables nécessités syllogistiques ou encore les torrides enjeux de relation. Pour le plus grand plaisir des membres de la société de ‘Pataphysique de Tsal Jaldoum, Postures et Riposte sont des revues qui ont bien plus d’exégètes que de lecteurs, bien plus d’interprètes que de partisans. Cependant, dès lors qu’un petit malin s’essaie à en faire un résumé pertinent ou une présentation fidèle, il réalise qu’il lui est impossible d’utiliser l’expression : ces revues disent que. Le quidam qui les consulte par plaisir en a souvent pour son argent, d’autant plus si sa sensibilité le prédispose à se laisser convaincre par l’idée qu’il n’y a vraiment aucune raison pour que deux concepts se suivent ; mais qui les lit dans l’espoir ridicule de les synthétiser à ses amis s’irrite à chaque ligne, déchire avec rage les notes laborieuses et contradictoires qu’il vient de prendre, cherche la nécessaire conclusion qui suit les “donc” et, bien entendu, ne la trouve jamais.

 

Postures et Riposte sont deux revues visant à démoraliser les braves gens qui n’ont pas le loisir de faire la sieste


Dans le célèbre éditorial de son numéro inaugural, Postures stipulait qu’avant même d’essayer de poser les bases d’une nouvelle conduite esthétique, il nous faudrait, idéalement, nous plonger au préalable dans une sieste réparatrice de plusieurs siècles, ou, bien plus sûrement encore, nous bricoler une sorte de gymnastique de l’inaction entièrement fondée sur le culte apaisant de notre stérilité originelle, contrariée par le mauvais démiurge qui se mêla d’engendrer la Terre et les Cieux. Ces deux hypothèses d’inspiration gnostique étant malheureusement contraires à notre intarissable besoin d’action et de dérèglements en tous genres, il ne nous resterait, comme solution de rechange pragmatique, qu’à surenchérir joyeusement sur tous les discours existants, et à les pousser vers des extrémités où ils finiront bien par imploser en bloc. 

En attendant cette réjouissante perspective, les rédacteurs de Riposte, eux, n’en estiment pas moins indispensable de s’atteler à défaire, avec enthousiasme, rigueur et méticulosité, tout ce qui fut accompli durant cette suite de siècles insupportablement féconds. Enfin, ajoutent-ils, si à cette entreprise de démolition opiniâtre par l’écrit nous parvenions à greffer quelque aristocratique parfum d’auto dérision, alors peut-être aurions-nous réussi à générer un type inédit de vandalisme ! Les rédacteurs de Postures et Riposte sont au moins d’accord sur un point : ils assurent que savoir rehausser ou rabaisser par l’argument les insuffisances manifestes d’une production qui se porte candidate à l’appréciation esthétique témoigne non seulement du brio de celui qui s’exerce à cette activité fortifiante, mais également du fait que ce commentaire, s’il parvient à réjouir un auditoire ou un lectorat éclairé, peut déjà valoir pour plaisante contribution. Et, de fait, par un renversement de perspective, se dessinerait le jeu suivant : chaque lecteur de Postures et de Riposte pourrait partir en quête de l’objet candidat à l’appréciation esthétique qu’il déteste le plus - eu égard au déplaisir ou à l’insatisfaction qu’il éprouve devant lui -, et en ferait le prétexte d’un article dont l’ambition paradoxale serait néanmoins de le sauver de l’indifférence et de l’oubli qui le guettent à brève échéance, soit par un propos exagérément flatteur, soit par un propos le massacrant. 

L’axiome uqbarien du Paradox’art que l’Orbis Tertius imposa à Postures et Riposte se formule ainsi : plus est problématique, plus est contestable la composante rétinienne de l’objet-matière qui se destine à l’appréciation esthétique, plus brillante ou plus méchante devra être la composante discursive des apprentis-rhéteurs qui tentent de l’imposer ou de le rejeter. Les pisseurs d’encre de Postures et de Riposte, complices et coquins comme larrons en foire, laissent ainsi entendre que l’argumentaire additionnel qui accompagnait jusqu’ici les objets-matière sur un mode uniquement positif pourra, à l’avenir, avec le Paradox’art uqbarien, prendre simultanément en compte un discours de dépréciation tout aussi fortifiant pour l’esprit et les zygomatiques. Les chroniqueurs de ces deux revues vont même jusqu’à postuler que ces deux discours appariés et contradictoires pourraient, dans un proche avenir, prendre avantageusement l’ascendant sur la composante matérielle proprement dite de l’objet offert à l’appréciation esthétique, au point d’envisager de réduire progressivement celui-ci à une peau de chagrin, à un timbre-poste, voire à une vignette aussi imposante qu’un confetti. Il se murmure aussi, du côté de l’Institut des Grandes Interrogations, que le rituel archaïque de la célébration plastique, se ponctuant de manière routinière par une exposition plus que prévisible, et qui, depuis longtemps, ne constitue plus qu’un prétexte à cannibalisme discursif se menant invariablement sur le dos de l’artiste, pourrait désormais être assigné au rang d’hypothèse scénarisée s’offrant à de nouvelles formes de sabotage rhétorique. L’ambition de l’Orbis Tertius, à travers l’activité conjuguée de Postures et de Riposte : parvenir à distiller cette idée paroxystique, et non moins ironique, selon laquelle nous pourrions très bien nous contenter aujourd’hui d’un récit détaillé, et éventuellement d’une mauvaise photo témoin sur ce qui aurait été à voir dans le cadre d’une exposition, dans la mesure où ce qui aurait été à voir se trouve déjà inscrit dans un récit tout aussi détaillé sur le presque rien qu’il nous faut comprendre. 

Les tentatives pour supprimer la frontière entre les arts plastiques et la littérature ne sont pas neuves mais elles se renouvellent avec Postures et Riposte sur des marges inédites. Alors qu’il est bien connu que chacun de nous a un avis sur ce qu’il voit, pièces de l’art incluses, chacun de nous n’a pas automatiquement une opinion sur ce qui est donné à lire. Les individus les plus mal informés pensent que l’acquisition d’informations par l’intermédiaire du canal linguistique est un processus radicalement différent de la collecte d’informations réalisée par le truchement de la perception visuelle. Il y a pourtant de solides raisons d’admettre que, jusqu’à ce jour, la différence a été largement surestimée, et que, en réalité, notre habitude de gober de manière non critique ce que nous lisons ressemble de manière surprenante à notre habitude de gober de manière non critique ce que nous voyons. De nombreuses études réalisées par certains cognitivistes montrent que ce que nous lisons et voyons est directement traduit en croyances, à moins que, délibérément, nous n’entreprenions un effort soutenu pour empêcher ce passage. Néanmoins, il est probable que, regardant et lisant, ce que nous recherchions en priorité, et sans doute inconsciemment, soit d’un caractère plutôt irrationnel : un parfum enivrant qui, au-delà de l’information pure et directe, relèverait avant tout du merveilleux dans tous ses états. Selon les très diserts contributeurs de Postures et Riposte, nous serions condamnés à bricoler dans l’incurable, coincés entre la perspective peu réjouissante de nous enfoncer toujours davantage dans la vulgarité des plates productions du capitaclysme et les vicissitudes liées à une extravagante pratique d’hybridation entre la rhétorique et l’objet, la littérature fantastique et la contrainte oulipienne, l’anecdote existentielle et les récits mythologiques. 

Ce cadre de réflexion - qui allait durablement délimiter l’orientation éditoriale de Postures et de Riposte - fut suggéré par les pataphysiciens de l’Orbis Tertius, société secrète dont le bras armé allait être la redoutable agence Pneuma. La méthode finalement retenue consista à parodier la technique d’asservissement cinématographique qu’utilisent depuis près d’un siècle les maîtres du monde, procédé préparant progressivement l’opinion au pire par la diffusion régulière de scénarios apocalyptiques, eux-mêmes fournis sur un plateau d’argent, aux producteurs hollywoodiens, par les diaboliques marionnettistes de l’Etat profond. Désormais, les modèles de simulation diffusés de façon despotique par les médias tiennent lieu de réalité ultime qu’il serait terroriste de contester. Aussi les très pacifiques théoristes de Postures et de Riposte considèrent-ils que les objets de pensée qui sont destinés à l’appréciation esthétique, en tant que discours critiques sur une époque, peuvent dorénavant se présenter, non seulement comme des productions se réduisant à leur seul environnement documentaire, mais également et surtout comme des archétypes simulés d’environnements documentaires.