L’importance méthodologique
des revues Postures et Riposte
Outils de propagande du Tlönisme, dont l’objectif inavoué est de déstabiliser durablement
le champ de l’art contemporain, ces deux revues d’inactualité artistique, se
présentant aux yeux du grand public comme divergentes sur le plan idéologique,
n’hésitent pas à aborder des sujets aussi incongrus que la non-substantialité du
moi, l’origine extra-terrestre de certains artefacts à caractère pataphysique
qui auraient commencé à envahir notre planète, ou encore la subtile
métamorphose d’un ressortissant uqbarien en godemiché.
Tirant les conséquences
du solide argument théorique qui leur a donné le jour, argument postulant que
les objets destinés à l’appréciation esthétique se présentent et sont perçus différemment
selon le texte qui les accompagne, ces deux publications prennent un indéniable
plaisir à multiplier les discours de légitimation et de dépréciation relatifs à
un artefact donné. Depuis leur date de création, le premier Avril d’un
millésime fort lointain que ma mémoire hautement sélective a jugé préférable
d’effacer de ses circuits, Postures et Riposte se consacrent à diffuser des
informations délibérément contradictoires qui répondent, chacune à leur
manière, à la rigoureuse ligne éditoriale que leur imposa jadis l’Orbis Tertius, l’actionnaire unique
des deux publications. Un impératif résume ce partage des tâches : susciter
chez les lecteurs d’infinies perplexités et tenter de les immuniser contre
l’univocité discursive et le sérieux des idées ! De même que l’on doit bien
souvent sa force et son rayonnement à la solitude que l’on sait protéger contre
vents et marées, ou encore au silence dont on parvient à s’entourer, deux revues
concurrentes en apparence, au même titre qu’un individu ou une œuvre de
l’esprit, peuvent revêtir bien plus d’intérêt par ce qu’elles enveloppent de
mystère que par ce qu’elles prétendent révéler.
Postures et Riposte ne sont pas
du tout ce que croit le vulgaire ; elles ne sont probablement que les arguments
contradictoires d’une subtile stratégie permettant de cacher parmi leurs
feuillets une même bombe à retardement, mue par un système d’horlogerie sophistiqué
qui la fera éclater un jour ou l’autre dans une conscience attentive ou
momentanément assoupie. Mais, ces publications uqbariennes peuvent aussi se
décrypter comme des sachets parfumés destinés à réjouir l’ami lointain qui en
fera ses délices. Dans les deux cas, force est de constater que la très
approximative présentation que l’on peut en faire s’avère toujours plus commode
que la simple lecture des articles de leurs chroniqueurs, car, pour tout dire,
seul l’exercice d’une intelligence particulièrement concentrée permet d’en
suivre sans distraction les innombrables sédiments herméneutiques, les
implacables nécessités syllogistiques ou encore les torrides enjeux de
relation. Pour le plus grand plaisir des membres de la société de ‘Pataphysique
de Tsal Jaldoum, Postures et Riposte sont des revues qui ont bien plus d’exégètes
que de lecteurs, bien plus d’interprètes que de partisans. Cependant, dès lors
qu’un petit malin s’essaie à en faire un résumé pertinent ou une présentation
fidèle, il réalise qu’il lui est impossible d’utiliser l’expression : ces revues disent que. Le quidam qui les
consulte par plaisir en a souvent pour son argent, d’autant plus si sa
sensibilité le prédispose à se laisser convaincre par l’idée qu’il n’y a
vraiment aucune raison pour que deux concepts se suivent ; mais qui les lit
dans l’espoir ridicule de les synthétiser à ses amis s’irrite à chaque ligne,
déchire avec rage les notes laborieuses et contradictoires qu’il vient de
prendre, cherche la nécessaire conclusion qui suit les “donc” et, bien entendu,
ne la trouve jamais.
Postures et
Riposte sont deux revues visant à démoraliser les braves gens qui n’ont pas le
loisir de faire la sieste
Dans le célèbre éditorial de son numéro inaugural, Postures stipulait qu’avant
même d’essayer de poser les bases d’une nouvelle conduite esthétique, il nous
faudrait, idéalement, nous plonger au préalable dans une sieste réparatrice de
plusieurs siècles, ou, bien plus sûrement encore, nous bricoler une sorte de
gymnastique de l’inaction entièrement fondée sur le culte apaisant de notre
stérilité originelle, contrariée par le mauvais démiurge qui se mêla
d’engendrer la Terre et les Cieux. Ces deux hypothèses d’inspiration gnostique
étant malheureusement contraires à notre intarissable besoin d’action et de
dérèglements en tous genres, il ne nous resterait, comme solution de rechange
pragmatique, qu’à surenchérir joyeusement sur tous les discours existants, et à
les pousser vers des extrémités où ils finiront bien par imploser en bloc.
En
attendant cette réjouissante perspective, les rédacteurs de Riposte, eux, n’en
estiment pas moins indispensable de s’atteler à défaire, avec enthousiasme,
rigueur et méticulosité, tout ce qui fut accompli durant cette suite de siècles
insupportablement féconds. Enfin, ajoutent-ils, si à cette entreprise de
démolition opiniâtre par l’écrit nous parvenions à greffer quelque
aristocratique parfum d’auto dérision, alors peut-être aurions-nous réussi à
générer un type inédit de vandalisme ! Les rédacteurs de Postures et Riposte
sont au moins d’accord sur un point : ils assurent que savoir rehausser ou
rabaisser par l’argument les insuffisances manifestes d’une production qui se
porte candidate à l’appréciation esthétique témoigne non seulement du brio de
celui qui s’exerce à cette activité fortifiante, mais également du fait que ce
commentaire, s’il parvient à réjouir un auditoire ou un lectorat éclairé, peut
déjà valoir pour plaisante contribution. Et, de fait, par un renversement de
perspective, se dessinerait le jeu suivant : chaque lecteur de Postures et de
Riposte pourrait partir en quête de l’objet candidat à l’appréciation
esthétique qu’il déteste le plus - eu égard au déplaisir ou à l’insatisfaction qu’il
éprouve devant lui -, et en ferait le prétexte d’un article dont l’ambition
paradoxale serait néanmoins de le sauver de l’indifférence et de l’oubli qui le
guettent à brève échéance, soit par un propos exagérément flatteur, soit par un
propos le massacrant.
L’axiome uqbarien du Paradox’art
que l’Orbis Tertius imposa à Postures
et Riposte se formule ainsi : plus est problématique, plus est contestable la
composante rétinienne de l’objet-matière qui se destine à l’appréciation
esthétique, plus brillante ou plus méchante devra être la composante discursive
des apprentis-rhéteurs qui tentent de l’imposer ou de le rejeter. Les pisseurs
d’encre de Postures et de Riposte, complices et coquins comme larrons en foire,
laissent ainsi entendre que l’argumentaire additionnel qui accompagnait jusqu’ici
les objets-matière sur un mode uniquement positif pourra, à l’avenir, avec le Paradox’art uqbarien, prendre simultanément
en compte un discours de dépréciation tout aussi fortifiant pour l’esprit et
les zygomatiques. Les chroniqueurs de ces deux revues vont même jusqu’à
postuler que ces deux discours appariés et contradictoires pourraient, dans un
proche avenir, prendre avantageusement l’ascendant sur la composante matérielle
proprement dite de l’objet offert à l’appréciation esthétique, au point
d’envisager de réduire progressivement celui-ci à une peau de chagrin, à un
timbre-poste, voire à une vignette aussi imposante qu’un confetti. Il se
murmure aussi, du côté de l’Institut des
Grandes Interrogations, que le rituel archaïque de la célébration plastique,
se ponctuant de manière routinière par une exposition plus que prévisible, et
qui, depuis longtemps, ne constitue plus qu’un prétexte à cannibalisme
discursif se menant invariablement sur le dos de l’artiste, pourrait désormais
être assigné au rang d’hypothèse scénarisée s’offrant à de nouvelles formes de
sabotage rhétorique. L’ambition de l’Orbis
Tertius, à travers l’activité conjuguée de Postures et de Riposte :
parvenir à distiller cette idée paroxystique, et non moins ironique, selon
laquelle nous pourrions très bien nous contenter aujourd’hui d’un récit
détaillé, et éventuellement d’une mauvaise photo témoin sur ce qui aurait été à
voir dans le cadre d’une exposition, dans la mesure où ce qui aurait été à voir
se trouve déjà inscrit dans un récit tout aussi détaillé sur le presque rien
qu’il nous faut comprendre.
Les tentatives pour supprimer la frontière entre
les arts plastiques et la littérature ne sont pas neuves mais elles se
renouvellent avec Postures et Riposte sur des marges inédites. Alors qu’il est
bien connu que chacun de nous a un avis sur ce qu’il voit, pièces de l’art
incluses, chacun de nous n’a pas automatiquement une opinion sur ce qui est
donné à lire. Les individus les plus mal informés pensent que l’acquisition
d’informations par l’intermédiaire du canal linguistique est un processus
radicalement différent de la collecte d’informations réalisée par le truchement
de la perception visuelle. Il y a pourtant de solides raisons d’admettre que,
jusqu’à ce jour, la différence a été largement surestimée, et que, en réalité,
notre habitude de gober de manière non critique ce que nous lisons ressemble de
manière surprenante à notre habitude de gober de manière non critique ce que
nous voyons. De nombreuses études réalisées par certains cognitivistes montrent
que ce que nous lisons et voyons est directement traduit en croyances, à moins
que, délibérément, nous n’entreprenions un effort soutenu pour empêcher ce
passage. Néanmoins, il est probable que, regardant et lisant, ce que nous
recherchions en priorité, et sans doute inconsciemment, soit d’un caractère
plutôt irrationnel : un parfum enivrant qui, au-delà de l’information pure et
directe, relèverait avant tout du merveilleux dans tous ses états. Selon les
très diserts contributeurs de Postures et Riposte, nous serions condamnés à
bricoler dans l’incurable, coincés entre la perspective peu réjouissante de
nous enfoncer toujours davantage dans la vulgarité des plates productions du capitaclysme et les vicissitudes liées à
une extravagante pratique d’hybridation entre la rhétorique et l’objet, la
littérature fantastique et la contrainte oulipienne, l’anecdote existentielle
et les récits mythologiques.
Ce cadre de réflexion - qui allait durablement
délimiter l’orientation éditoriale de Postures et de Riposte - fut suggéré par
les pataphysiciens de l’Orbis Tertius,
société secrète dont le bras armé allait être la redoutable agence Pneuma. La méthode finalement retenue
consista à parodier la technique d’asservissement cinématographique
qu’utilisent depuis près d’un siècle les maîtres du monde, procédé préparant
progressivement l’opinion au pire par la diffusion régulière de scénarios
apocalyptiques, eux-mêmes fournis sur un plateau d’argent, aux producteurs
hollywoodiens, par les diaboliques marionnettistes de l’Etat profond.
Désormais, les modèles de simulation diffusés de façon despotique par les
médias tiennent lieu de réalité ultime qu’il serait terroriste de contester. Aussi les très pacifiques théoristes de Postures et de Riposte
considèrent-ils que les objets de pensée qui sont destinés à l’appréciation
esthétique, en tant que discours critiques sur une époque, peuvent dorénavant
se présenter, non seulement comme des productions se réduisant à leur seul
environnement documentaire, mais également et surtout comme des archétypes
simulés d’environnements documentaires.