L’hypertexte de l’art
Une grande salle. Sur les murs, de nombreux schémas, des listes de mots parfois incompréhensibles, des noms propres. Epinglées selon un ordre énigmatique, de nombreuses feuilles numérotées contenant ce qui ressemble à des scénarios. Un peu plus loin, un immense tableau noir sur lequel sont encore perceptibles des notes et des croquis tracés rapidement à la craie. Au centre de la pièce, une grande table, plusieurs ordinateurs. Autour des écrans, la discussion s’anime. Un groupe d’individus avance quelques arguments ; ceux-ci sont aussitôt réfutés par un autre groupe tout aussi passionné. La bonne humeur semble de mise. Chacun des protagonistes porte un badge de couleur différente : Directeur de musée, Commissaire d’exposition, Galeriste, Conseiller artistique, Historien, Rédacteur en chef de revue, Critique d’art, Collectionneur, Artiste. Soudain, les visages changent de physionomie. Le moment du vote est arrivé. Le sort d’une proposition artistique est en jeu. Quel scénario sera finalement retenu ? Doit-on vraiment renoncer à cet ancien paradigme qui a si bien fonctionné l’année dernière ? Est-il opportun d’engager l’ensemble du réseau dans une direction qui le placerait immédiatement vis-à-vis de ses concurrents dans une posture d’opposant ? En prêtant attentivement l’oreille à ces échanges, on entend, de ci de là, des mots familiers tels que stratégie, audace, initiative, tactique, financement, production, communication, publicité.
Quittons ce lieu insolite sur la pointe des pieds pour éviter de troubler ces personnages importants. En passant dans la pièce contiguë, nous retrouvons étrangement la même scène avec les mêmes schémas, le même tableau noir avec des inscriptions à la craie, la même table de réunion et, tout autour, des individus dont l’enthousiasme égale celui des précédents ! Eux aussi arborent les mêmes badges : Directeur de musée, Commissaire d’exposition, Galeriste, Conseiller artistique, Historien, Rédacteur en chef de revue, Critique d’art, Collectionneur, Artiste. Où sommes-nous donc ? Vaguement inquiets, poussons tout de même cette nouvelle porte qui s’offre à nous ! Dans un cadre identique, et dans un apparent désordre, travaillent d’arrache-pied neuf autres personnes qui, elles aussi, affichent leur statut de manière ostentatoire : Directeur de musée, Commissaire d’exposition, Galeriste, Conseiller artistique, Historien, Rédacteur en chef de revue, Critique d’art, Collectionneur ou Artiste. Qui sont ces gens et que se passe-t-il donc ?
Que le lecteur se rassure : nous sommes dans les locaux de l’agence Pneuma, à Tsal Jaldoum, au sein du magnifique complexe de l’Institut des Grandes Interrogations ! Nous assistons simplement à une session de simulation dynamique d’un monde possible de l’art, en l’occurrence le Paradox’art. Si nous avions de la suite dans les idées, nous trouverions, dans une quatrième salle identique aux précédentes, un autre groupe en pleine effervescence intellectuelle. Partageant et développant un même projet (le jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées), ces différentes équipes, composées de membres sélectionnés par les Sages de l’Institut des Grandes Interrogations, gèrent des œuvres, des expositions et des collections virtuelles, tout en prenant, étape par étape, les décisions qui concourent à la vie de ces situations artistiques à caractère pataphysique. Le temps a été contracté. Ce qui se passe ici en un jour se déroulerait en dix ou vingt ans dans la réalité. Il s’agit, en fait, d’un jeu à grande échelle, d’une expérience processuelle au cours de laquelle les membres de Pneuma ont l’ambition de nous présenter, sur le mode ludique, une sociologie du champ de l’art à partir de situations imaginaires. Ce n’est plus un simple jeu sur table comme le Monopoly qui nous amusait tant dans notre enfance mais une entreprise d’envergure qui, bien que s’appuyant sur des fictions, n’en comporte pas moins des conséquences pratiques sur la manière d’appréhender la mise en valeur des productions concrètes qui candidatent à l’appréciation esthétique.
Il vous arrive sans doute de recevoir des cartons d’invitation à des expositions. La plupart d’entre elles se tiennent loin de chez vous et vous n’irez pas au vernissage. D’ailleurs, la plupart de ceux qui vous ont envoyé ces cartons ne s’attendent pas à ce que vous vous déplaciez. Aucun de ces cartons ne reproduit l’image de la moindre œuvre. Chacun se borne à décliner un ou plusieurs noms propres. De la même manière, il vous arrive sans doute de feuilleter des revues d’art. De nombreuses pages de ces revues ne sont composées que d’aplats monochromes sans image ni texte : juste un nom ou, encore plus souvent, une liste de noms. Concevoir, fabriquer ou envoyer des cartons d’invitation, acheter ces revues ou écrire dans ces revues, autant de manières de s’occuper d’art !
Vous êtes-vous parfois demandé ce que vous faisiez dans une galerie ? Acheter l’une ou l’autre des réalisations exposées ne vous est, bien entendu, jamais venu à l’esprit et il vous serait difficile d’affirmer que vous aimez vous promener dans ces espaces aseptisés où vous savez, par expérience, que vous ne retirerez aucun plaisir esthétique. Vous n’êtes pourtant pas entré par hasard. Mais, alors, qu’est-ce qui peut vous inciter à délaisser momentanément vos autres activités ? Nécessairement quelque chose de plus stimulant : des informations ! Il est fort probable qu’une œuvre ne vous intéresse qu’en tant qu’information sur l’art. Vous-même produisez des informations sur l’art lorsque vous fabriquez un objet dans votre atelier, lorsque vous organisez une exposition, lorsque vous écrivez un texte pour un catalogue.
A force de brasser en permanence de nouvelles informations, en générant sans cesse de nouvelles hypothèses et de nouveaux scénarios, en postulant que l’artiste peut désormais s’appréhender comme une fonction mathématique, comme un personnage malléable et programmable, comme une créature abstraite construite collectivement, à l’instar d’un algorithme, les membres de Pneuma sont parvenus à dégager six principes qui nous permettent de comprendre le fonctionnement du système de l’art. Celui-ci est manifestement structuré comme un hypertexte. Un hypertexte dans le domaine de l’informatique est un ensemble de données réparties en nœuds d’informations connectés par des liens sémantiques qui permettent de passer d’un nœud à l’autre lorsque l’utilisateur les active. Les nœuds peuvent être des mots, des images, des idées ou d’autres hypertextes. L’hypertexte permet un mode de communication coopératif résultant du partage d’informations interactives sur un même réseau.
Principe de métamorphose
L’hypertexte de l’art est sans cesse en construction et en renégociation. Il peut rester stable un moment, mais cette stabilité elle-même résulte d’un travail. Sa définition, sa composition et sa recomposition sont un enjeu permanent pour les acteurs concernés, que ceux-ci soient des amateurs, des critiques, des artistes, des commissaires d’exposition, des objets candidats à l’appréciation esthétique ou des revues d’art.
Principe d’hétérogénéité
Les nœuds et les liens de l’hypertexte de l’art sont hétérogènes. Dans l’histoire de l’art, on trouve des œuvres, des avant-gardes, des concepts, des valeurs diverses, des institutions, des lieux d’exposition, des controverses. Les processus socio-artistiques mettent en jeu des personnes, des groupes, des artefacts, des forces culturelles d’importance inégale, avec tous les types d’associations que l’on peut imaginer entre ces éléments.
Principe de multiplicité et d’emboîtement des échelles
L’hypertexte de l’art est structuré sur un mode fractal, c’est-à-dire que n’importe quel nœud ou n’importe quel lien d’information, à l’analyse, peut lui-même se révéler composé de tout un réseau, et ainsi de suite, indéfiniment, le long de l’échelle des degrés de précision. Dans certaines séquences historiques, des croyances, des pratiques ou des arguments plastiques peuvent se propager d’une échelle à l’autre : par exemple, le refus des peintres antinaturalistes d’utiliser la couleur verte eut des répercussions considérables sur le travail de milliers d’artistes, à l’échelle du macro-réseau social du micromilieu de l’art.
Principe d’extériorité
L’hypertexte de l’art ne possède pas plus d’unité organique que de logique ou de moteur interne. Sa recomposition permanente dépend de facteurs extérieurs totalement imprévisibles. A n’importe quel moment, peuvent s’y greffer de nouveaux éléments en provenance de disciplines jusque-là inexplorées. Dans la constitution du micromilieu artistique, comme dans l’idée que chacun se fait de l’art, surgissent régulièrement des éléments exogènes qui en modifient la structure, l’approche ou les enjeux.
Principe de contigüité
A l’instar d’un rhizome, l’hypertexte de l’art possède une infinité de portes d’entrée. Le parcours de chacun sera différent selon l’entrée qu’il aura choisie et, en conséquence, selon l’enchaînement des liens ou des nœuds d’informations successifs qui procèderont de celle-ci par simple contigüité. La représentation que chaque individu se fait de l’art et de ses enjeux découle de son itinéraire personnel, c’est-à-dire des réseaux d’information successifs qu’il aura empruntés. L’hypertexte de l’art n’est pas un espace universel, homogène et lisse que tout le monde appréhende de la même manière. La navigation y est difficile. Choisir un lien d’information plutôt qu’un autre ne nous donne pas accès à la même réalité.
Principe de mobilité
L’hypertexte de l’art n’a pas de centre. Il possède plusieurs pôles actifs concurrents qui essayent d’imposer leur définition de l’art. La compétition est rude. Chaque époque voit émerger de nouveaux réseaux qui tentent de proposer un cadre épistémologique inédit bousculant les croyances et les pratiques anciennes.
S’appuyant sur toutes sortes de savoirs, qu’ils soient académiques ou hétérodoxes, les membres de l’agence Pneuma sont absolument solidaires de tout ce qui s’est pensé ou réalisé dans le champ de l’art depuis qu’il s’est constitué en tant que champ spécifique à l’intérieur du champ culturel, mais aussi de tout ce qui se pensera ou se réalisera en son sein. Ils ne sont l’ennemi de personne ni d’aucun genre. Ils savent pertinemment que l’activité à laquelle ils se livrent (le Paradox’art) ne constitue qu’un réseau de production symbolique extrêmement limité à l’intérieur de l’immense hypertexte de l’art, ou, pour parler selon la terminologie de Pierre Bourdieu, que, à l’intérieur du champ de l’art, le Paradox’art est une tendance parmi d’autres naviguant à l’intérieur du sous-champ antiéconomique de la production restreinte, sous-champ qui, depuis longtemps déjà, fonctionne selon d’autres règles et d’autres valeurs que le sous-champ économique de la grande production.
Convaincus de la pertinence des six principes que je viens de brièvement vous exposer, les membres de Pneuma s’évertuent à définir l’art comme un jeu de société dont les règles sont modifiables en permanence. Ils donnent le nom d’opérateurs en art aux différents joueurs arborant les badges précités et présentent le champ de l’art comme le plateau d’un immense jeu de rôles dans lequel s’échangent des informations, à travers des productions matérielles et textuelles. Pour préciser son positionnement épistémologique à l’intérieur de l’hypertexte de l’art, cette officine entreprit jadis la promotion pédagogique du Paradox’art à l’aide d’un texte inaugural que j’ai l’immense plaisir de livrer à votre appréciation. Je n’ajouterai qu’une chose : c’est cette déclaration d’intention qui donna à la bande à Philostrate l’idée de se constituer une collection avec les seules productions provenant du jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées.