dimanche 18 août 2024

Les personnages et les entités

 

Les personnages et les entités du Labyrinthe des hypothèses masquées

L’agence Pneuma considère que nous sommes sortis de l’ère des objets ready-made (déjà faits et prêts à l’emploi) pour entrer dans celle, beaucoup plus amusante, des personnages ready-made soumis à des protocoles et à des scénarios qui fixent, à l’avance, le cadre paradigmatique dans lequel prennent conjointement racine leurs productions plastiques et les fragments de littérature qui les accompagnent.

Tout nouveau personnage proposé par l’un des membres actifs de Pneuma, ou par un joueur sollicitant son intégration dans la confrérie, avant de pouvoir faire son entrée dans le Labyrinthe des hypothèses masquées, doit, au préalable, être impérativement validé, à l’unanimité, par l’ensemble des autres membres. La production de ce nouveau personnage doit nécessairement répondre à cette condition : exemplifier littéralement ou métaphoriquement l’une des propriétés formelles ou notionnelles de cette matrice, de ce fil d’Ariane du jeu qui s’intitule le cordon sans fin (segment x à y). 

Dans un souci d’homogénéisation, les membres de Pneuma ont affublé les artistes imaginaires peuplant le Labyrinthe des hypothèses masquées d’un nom exprimant un aspect majeur de leur identité programmatique, un pseudonyme illustrant sur un mode crypté l’une des catégories de leur réflexion plastique globale, que celle-ci soit méthodologique, formelle, stylistique, ou relevant plus simplement du trait d’esprit. Pour assurer la cohérence des propos qui sont tenus à l’encontre des productions des anartistes par les théoristes de Postures et de Riposte, les membres de Pneuma ont choisi de s’imposer une contrainte très forte : sur le plan narratif, les petits morceaux de littérature contradictoires accompagnant chaque réalisation matérielle doivent toujours être construits avec des figures de style récurrentes telles que l’ironie, la parodie, l’analogie, la surenchère, le pastiche, tout ceci soutenu, bien entendu, par une bonne dose de méchanceté et de mauvaise foi. 

Dans le cadre de la collection privée de la bande à Philostrate, ces partitions rhétoriques se présentent invariablement sous la forme de deux notices de format A4 placées, côte à côte, sur le pupitre en bois disposé devant la pièce qu’elles ont pour fonction de légitimer ou/et de délégitimer. Ainsi, devant un tel dispositif imposant au visiteur un passage obligé par l’environnement documentaire, il ne pourra que très difficilement échapper à l’idée que l’appréciation esthétique qui est sollicitée de sa part devra porter tout à la fois sur les deux productions textuelles délibérément équivoques et contradictoires qui lui sont placées sous le nez et sur la production plastique réunies. 

Pour se moquer, en tout premier lieu, de la théorie spéculative des Romantiques allemands, tous les personnages sans exception du Labyrinthe des hypothèses masquées seront atteints d’une déficience organique ou mentale qui constituera le solide point d’ancrage de leur problématique. Pour la majorité d’entre eux, leur nom est une anagramme qui a été obtenue à partir du paradigme qui est au cœur de leur pratique, dans l’une des 28 notions de la matrice qu’ils sont chargés d’explorer. Ainsi, on aura Irena Mimes pour maniérisme, Piero Netti pour répétition, Elsa Gambes pour assemblage, Patti Iron pour partition, Sim et Diu Li pour similitude, Chet Arpius pour pasticheur, Amina Solisti pour assimilation, Manon Doucetti pour documentation, Rose Clepsus pour processus, Maïté Ryse pour asymétrie, El Efir pour relief, Piet Odinos pour déposition, Lio Bequit pour obliquité, Elia Serti pour sérialité, Momo Noriche pour monochromie, Rita Podes pour parodiste. 

Plus occasionnellement, leur nom et/ou prénom procède d’un clin d’œil déterministe à leur névrose : Benoît Cordelier, qui rêvait de devenir moine, renvoie, d’une part, à l’ordre de Saint Benoît, d’autre part, à celui des Cordeliers ; Virginie Kline (de nationalité helvétique), dont le nom fait phonétiquement écho au terme anglais clean (propre) est, comme il se doit, une maniaque de la propreté produisant des objets (les pièges à poussière) qui intègrent leur dispositif de nettoyage (les très décapants service-après-vente de proximité) ; Carmen Arrugas s’inscrit, pour sa part, dans une tradition baroque traitant du pli (son patronyme espagnol signifiant littéralement les rides ou les plis de la jupe) ; parfois, le nom de ces personnages fait implicitement référence à une grande figure intellectuelle et à l’une des notions présentes dans son œuvre (par exemple, Lucas Jenacaq qui travaille sur la modélisation de l’œuvre par le langage est une anagramme de Jacques Lacan ; Emil Norica, adepte de la stérilisation masculine par vasectomie est une anagramme d’Emil Cioran, écrivain roumain dont la raillerie envers la procréation restera légendaire. Enfin, ces noms mettent parfois en exergue un procédé largement éprouvé, comme celui qui consiste, par exemple, à faire usage d’écrits déjà existants (cas du Cercle Paladion dont la problématique picturale est elle-même en analogie avec la pratique littéraire du célèbre César Paladion, personnage de la fiction éponyme de Bustos Domecq qui ne reculait jamais devant l’idée de s’approprier des livres entiers - Bustos Domecq étant lui-même un pseudonyme regroupant deux écrivains de renom, en l’occurrence Adolfo Bioy Casares et Jorge Luis Borges). Tout comme dans le champ de l’art contemporain existent une foultitude d’artistes se dissimulant derrière un pseudonyme, on trouvera dans le champ du Paradox’art des anartistes à l’identité délibérément masquée tels que Line Boucliez, Alberto Fushni, Ignolargo Sefes, Don Carlos Finnes, Gladys Glover ou Bernard Lermite.

De la même manière, le nom donné à chaque théoriste par les membres et joueurs du Labyrinthe des hypothèses masquées correspond à une notion à laquelle ils sont particulièrement attachés. Pour les rédacteurs de Postures, nous aurons l’anagramme de simulation pour Mila Noutis, d’iconoclaste pour Nicole Costa, de complexité pour Piet Melcox, de stérilisation pour Nita Sisteroli et Sonia Estrilit, d’artifice pour Eric Tiaf, de polysémie pour Lise Poyem, de gnosticisme pour Tim Sisgonec, de combinaison pour Mina Cobonis, d’empirisme pour Pier Mesim, de fictionnel pour Line Fontic, de correction pour Riton Croce, d’amendable pour Ben Amadel, enfin d’extraction pour Tex Cartino.

Pour les rédacteurs de Riposte, nous aurons l’anagramme d’ostracisme pour Sami Coster, celui d’élucubration pour Lucie Brunato, d’hostilité pour Théo Silit, de malveillance pour Leïla Valmenc, de calomnie pour Sim Calone et Niel Mosca, de méchanceté pour Chet Mecane, d’animosité pour Mia Sotine, de conservatisme pour Simon Carveste, de persiflage pour Fleur Pires, de représentation pour Serena Petronit et Pierre Nosentat, de diffamation pour Mia Tiffadon, de raillerie pour Léa Rilier.

On rencontrera également un commissaire d’exposition (Ben Harsiflout), des directeurs de publication (Catherine Billetfranc, Ben Harsiflout), des collectionneurs (Fleur Habitson, la bande à Philostrate), un directeur d’agence en transactions artistiques (L’Anonyme), des galeristes (Miguel Layetanas, José Escobar), un directeur de musée (Manuel Erpales). On y trouvera, bien entendu, des revues (Postures, Riposte), une agence en transactions artistiques (Pneuma), une galerie (Layetanas), un musée (Picha linda), une encyclopédie (celle de la planète Tlön), une école de ’Pataphysique (Institut des Grandes Interrogations), un Institut des Breuvages et Potions, un puissant groupe de pression (l’Orbis Tertius), un logiciel oulipien (Biografictor 28), un pays (l’Uqbar) ou encore une signalétique gnostique (celle qui est précisément utilisée en Uqbar).

Reste à préciser que, non content de trimbaler un handicap physique ou une névrose carabinée, quelques-uns des personnages du Labyrinthe des hypothèses masquées sont, de surcroît, les avatars totalement ratés d’artistes réels du champ de l’art moderne ou contemporain, ou encore de personnages imaginaires empruntés à des artistes réels dont la production s’appuie également sur la fiction. Afin que le  lecteur puisse éventuellement mesurer l’ampleur de la distorsion que les arpètes de Pneuma ont fait subir à ces artistes honteusement malmenés, en voici une liste non exhaustive :

Piero Netti est l’avatar grotesque de Reiner Ruthenbeck ; Irena Mimes celui de Gladys Clover (personnage de la collection Yoon Ja et Paul Devautour) ; Patti Iron celui de Claude Rutault ; Lucas Jenacaq celui d’un actualisateur potentiel des définitions-méthode de Claude Rutault ou des statements de Lawrence Wiener ; Benoît Cordelier celui d’Eva Hesse et de Claude Viallat conjugués ; Carmen Arrugas celui de Louise Bourgeois et de Ghada Amer ; Chet Arpius celui de Jérôme Bosch ; Piet Odinos celui de Mark Dion ; Bernard Lermite celui de Wladyslaw Strezsminski ; Pneuma celui de l’agence « Les Ready-made appartiennent à tout le monde » ; Sim et Diu Li celui de Bernard Piffaretti ; Virginie Kline celui de Sylvie Fleury ; El Efir celui de Robert Ryman ; le Cercle Paladion celui d’Art and langage ; Don Carlos Finnes celui de Picasso ; Alberto Fushni celui de Buren et de 27 autres réunis ; Ignolargo Sefes celui d’Edouard Manet, Daniel Arasse et Georges Didi-Huberman réunis. Enfin, si Sonia Estrilit et Nita Sisteroli, tout en étant les anagrammes de stérilisation, sont les avatars de Catherine Billetfranc, celle-ci est elle-même un avatar de Catherine Millet et de Catherine Francblin réunies…