Filiation stylistique du labyrinthe des hypothèses masquées
Un mélange de maniérisme et de baroque
On peut dire que l’agence Pneuma s’inscrit dans cette filiation de bricoleurs dont la disposition d’esprit peut se résumer en une volonté constante d’arrachement à l’illusion de nature. Hostiles aux notions de pureté, de spontanéité, d’intégrité, d’intériorité, de sincérité, d’authenticité, d’essence, de profondeur, de transparence, de mesure, d’équilibre, de sobriété, ou de dépouillement, ils revendiquent plutôt l’hybridation, l’impureté, la surface, l’extériorité, la ruse, l’apparence, le maquillage, l’excès, la démesure, le déséquilibre, l’ornement, la séduction, le trouble et l’artifice.
Participant d’une rhétorique baroque et maniériste, les notices et les fictions iconographiques proposées par l’agence Pneuma se caractérisent par une hétérogénéité maximale des discours portant sur quelques objets-lien, par une superposition des récits qui se masquent entre eux pour former des plis rendant très difficile la lisibilité du propos, par une prolifération délibérée de l’ornement biographique imaginaire, par une surcharge des digressions argumentaires, par la monstruosité des allégations qui opèrent comme des pliures internes venant troubler l’ordre et la continuité supposée du récit fondateur - allant jusqu’à nous en faire perdre régulièrement le fil conducteur -, par une affectation maniérée du style qui s’étire en longues phrases ondulant par vagues, à partir d’un centre vide et introuvable, par un parti pris pour le transversal et la bifurcation dont le rhizome constituerait le modèle souterrain, enfin par une adhésion sans réserve au jeu des reflets et des apparences.
En mêlant, dans leurs notices et dans leurs fictions iconographiques, les productions langagières les plus hétérogènes, les membres de l’agence Pneuma nous donnent à penser les pérégrinations intellectuelles de leurs anartistes et théoristes d’occasion, non comme une forme ou une structure, mais plutôt comme cette énergie insensée qui circule dans une cour de récréation, et à l’intérieur de laquelle le majeur et le mineur, les grandes idées et les petites, les mots convenus et ceux que l’on dit grossiers ou indésirables, ne cessent de se faire des croc-en-jambe et de se chahuter, pour le seul plaisir de la bousculade sémantique.
Deux mots sur l’écriture elle-même. Baroque et maniériste sont incontestablement les deux filiations stylistiques du labyrinthe des hypothèses masquées, ne serait-ce que par la manière dont le texte se ramifie en dizaines de micro récits - eux-mêmes truffés d’incessantes allusions mythologiques ou sociologiques, de décrochages et de détails existentiels, de dérives anecdotiques ou analytiques -, mais encore parce qu’une véritable transe anime en permanence cet impétueux flux narratif. L’intérêt majeur du parti pris stylistique de l’agence Pneuma - consistant à mixer les innombrables jargons en usage dans leur contrée d’adoption, sans ne jamais tomber pour autant dans le travers si incommodant de la glossomanie - réside, selon moi, dans le fait qu’il parvient à ôter au discours tout caractère de suffisance, d’homogénéité ou d’autorité et qu’il introduit progressivement son lecteur dans un univers où le langage spécialisé lui-même finit par se moquer de la pompe de ses propres codes. Jamais purement assertive, toujours susceptible d’être complétée, ou contredite à l’infini, cette écriture pourrait s’appréhender comme un geste qui suspend, tout à la fois, le narcissisme de « l’auteur », - figure que la vulgate définit très bourgeoisement comme propriétaire de son style -, et cette solidité abusivement figée de l’exercice de représentation, bien trop souvent appréhendé par la culture occidentale sur un mode naturaliste et monolithique.
Autrement dit : ce qui semble vouloir être déjoué par l’agence Pneuma c’est l’idée même selon laquelle le style pourrait avoir un fondement organique qui se soutiendrait d’un présupposé ontologique. Avec le labyrinthe des hypothèses masquées, nous sommes dans un registre assez mal répertorié, et donc peu fréquenté - en tout cas, pas très populaire -, dans lequel la structure est ensevelie sous la profusion des ornements. Il est à noter, d’autre part, que le travail formel et stylistique se trouve en analogie parfaite avec la méthodologie du soupçon que propose l’agence Pneuma. L’on sait, en effet, que le public exige, comme une évidence, que la paternité attachée à une production soit clairement établie, qu’elle apparaisse comme une et indivisible, en somme qu’elle ne se prêtre à aucune équivoque. Or, c’est justement cette attente solidement ancrée dans l’opinion que le labyrinthe des hypothèses masquées s’escrime à décevoir et qui - in fine - en constitue le véritable sujet. L’une de ses qualités, c’est peut-être justement de se tenir à la frontière de cette obscurité qui avoisine et accompagne toujours les énigmes, de savoir approcher l’ineffable sans renoncer pour autant à la rigueur. Le moyen le plus sûr, si l’on veut ennuyer, c’est de tout dire. Ce qui est trouble et fragmentaire possède, en outre, un avantage : celui d’éloigner le soupçon de contamination avec l’utile, le social et le contingent. L’écriture, en effet, est moins faite pour étaler nos secrets que pour nous permettre de les protéger, de les défendre - de même qu’une conversation n’a jamais plus d’intérêt que lorsque chacun des interlocuteurs a quelque chose à cacher. Les textes rares, au même titre que les pierres précieuses, ne sont jamais tout à fait les mêmes - les uns, quand on les relit, les autres quand on les reprend pour s’en éblouir. Ils ont en commun de changer selon les moments et selon les personnes. Et ils ne changent que parce qu’ils vivent.
Il est conseillé de lire les trois grandes fictions iconographiques et les nombreuses notices de l’agence Pneuma très lentement, en inspirant profondément entre deux phrases, en utilisant de préférence la respiration abdominale, sans mépriser la portée signifiante du moindre néologisme, sans même prendre le temps d’aller satisfaire un besoin naturel par trop pressant qui pourrait durablement vous déconcentrer, et surtout sans regarder la télévision ; les lire - en sorte - sans se presser, paisiblement, comme elles ont sûrement été écrites. A n’en pas douter, la plus mauvaise des lectures serait celle, univoque, qui, soit se laisserait porter par les seuls rebondissements de l’intrigue se dessinant en filigrane des notices, soit celle qui se laisserait bercer par la seule plénitude engendrée par le clapotis des sons. Enfin, dernière mise en garde : ces cartes-indices du labyrinthe des hypothèses masquées me paraissent tout aussi fortifiantes par les profondes blessures qu’elles infligent à nos croyances insoupçonnées que par les caresses perfides qu’elles dispensent aux certitudes bien arrimées qui nous structurent. Il faut donc éviter de contourner les coups ou les résistances, mais au contraire les soupeser, et en chercher chaque fois la portée signifiante. En effet, c’est sans doute quand l’ongle se heurte aux aspérités du galet que l’on en savoure le mieux la spécificité du grain.
Si les membres de l’agence Pneuma ont décidé de collaborer activement à cette entreprise de labyrinthisation narrative, c’est qu’ils estiment indispensable de jouer aussi bien avec la complexité et le foisonnement (propres à la tradition baroque) qu’avec l’insistance sur les détails, le fragmentaire et l’énigmatique (propres à la tradition maniériste). A cette fin, ils cultivent volontiers le brouillage, l’équivoque, le parasitage, la contamination, le détournement, l’infiltration, la greffe, la transplantation ou encore la forme ésotérique de l’anagramme. Dans l’énigme particulièrement alambiquée, sous forme de fables à tiroirs, que l’agence Pneuma a patiemment tissé au fil des ans, il serait incongru de tenter de dessiner une ligne de partage entre ce que, de manière peut-être intempestive, l’on avait coutume jusqu’alors de nommer “ œuvre ” et ce qui procède, plus sûrement, de sa mise en abyme. C’est sans doute la raison pour laquelle l’agence Pneuma a choisi de placer sa démarche dans une position fragile et mal identifiable : entre la peinture et le récit romanesque, entre la mythologie individuelle et l’extrême impersonnalité de la Forme-marchandise, entre les conférences incongrues qu’il impose régulièrement à ses représentants et le ton faussement didactique que ceux-ci utilisent, entre l’apparente simplicité d’une proposition visuelle paradigmatique ne se prêtant que très occasionnellement à une confrontation physique avec des observateurs et la multiplicité de ses références, voire l’exubérance des commentaires s’y rapportant.