dimanche 18 août 2024

Filiation spirituelle

 

Filiation spirituelle du labyrinthe des hypothèses masquées

Un gnosticisme affranchi de la consolation des arrière-mondes

A elle seule, l’œuvre de Cioran pourrait offrir un magnifique résumé de cette sensibilité dite gnostique qui sert de trame métaphysique et narrative au labyrinthe des hypothèses masquées. Les titres des ouvrages de cet exilé du cosmos (comme il se définissait lui-même) se présentent déjà au lecteur comme autant de clés permettant d’appréhender cette relation singulière au monde que le Judaïsme et le Christianisme n’ont cessé de stigmatiser (ou d’occulter) depuis deux mille ans. On citera, en vrac, quelques productions en langue française : Le mauvais démiurge (1969), La chute dans le temps (1964), Précis de décomposition (1949), La tentation d’exister (1956), Histoire et utopie (1960), De l’inconvénient d’être né (1973), Syllogismes de l’amertume (1952), Écartèlement (1979), Aveux et anathèmes (1987), Le livre des leurres (1992), Exercices négatifs (2005), ou encore, Le bréviaire des vaincus (1993).

Le premier constat des Gnostiques, nous dit Jacques Lacarrière dans son ouvrage éponyme, c’est que nous sommes tous les locataires d’une existence qui est un exil, sur une Terre qui est un désert, et que nous avons été jetés dans ce monde sans y être invité, et sans mission particulière à accomplir. En d’autres termes, que nous avons été abandonnés, que nous sommes si peu et déjà de trop. Où qu’il aille, le gnostique porte en lui le désert dont il est l’ermite. Rien ne lui est plus étranger que cet individu qui prétend participer pleinement à la vie, et qui exhibe à tout propos le ferme sentiment de son incarnation et de son moi massif. Ce qui le sidère, ce n’est pas tant la découverte somme toute banale de la condition tragique et absurde de l’Homme, que le fait que cette condition soit voulue, exaltée, revendiquée, et justifiée par la grande majorité des individus ; qu’elle soit un sempiternel motif à réjouissances. Aussi le gnostique sourit-il lorsqu’il entend parler de prétendus problèmes de chômage, d’immigration, de précarité, ou de marginalisation. Pour lui, il n’y a jamais eu de problème social du chômage, mais seulement un fait métaphysique : celui de notre désœuvrement ! De la même manière, il n’y a pas de problème social de l’immigration, mais seulement un fait métaphysique : celui de notre étrangeté à nous-même, aux autres et au Cosmos ! De la même manière, il n’y a pas un problème social de la précarité ou de la marginalisation, mais seulement un fait métaphysique : notre irrémédiable solitude devant la mort, et le fait que nous sommes tous, de toute éternité, des êtres ratés et limités, condamnés à souffrir et à disparaître. Ce constat effectué, à chacun d’apprécier ce qu’il en est des questionnements décisifs et de ce qui relève de l’enfumage permanent par le divertissement médiatique et par le discours socio-politique !

Jadis, lorsque l’espace était moins encombré, et, pour ne rien cacher, moins infesté d’individus motorisés et gadgétisés, des sectes, indubitablement inspirées par une force bénéfique, préconisèrent le refus obstiné de la procréation. De façon paradoxale, elles se sont effacées - ou furent plus probablement anéanties - au moment même où leur doctrine eût été plus opportune et plus salutaire que jamais. Reprenant leur héritage, les anartistes et les théoristes qui évoluent dans l’espace du Paradox’art considèrent que c’est sur une Terre quasiment déserte, peuplée tout au plus de quelques milliers d’âmes, que la physionomie de leurs contemporains pourrait retrouver son ancien prestige, si jamais elle en eut. Pour ces exilés du cosmos dont regorge le labyrinthe des hypothèses masquées, la multiplication de nos semblables confine à l’immonde, le devoir de les aimer, à l’incongru. Aimer son Prochain ? Qui oserait demander à un Virus d’en pincer pour un autre Virus, à un Microbe de s’amouracher d’un autre Microbe ? Et depuis quand, ricanent en sourdine les protagonistes du Paradox’art, notre Prochain serait-il un automate spermatique ? Toutes les pensées de ces écorchés semblent contaminées par la folle et dégoûtante présence des procréateurs et elles n’arrivent plus malheureusement à s’en dépêtrer. A quelle révélation pourraient-elles se hausser, quand cette pestilence asphyxie définitivement l’esprit et le rend impropre à considérer autre chose que l’animal pernicieux, fétide et bruyant dont il subit les émanations ? 

Vous l’aurez compris, les croyances que s’échinent à transmettre les personnages du labyrinthe des hypothèses masquées sont toutes fortement ancrées dans le vaste corpus des fables gnostiques, contes métaphysiques dont la thèse principale postule l’extrême timidité et le manque de dynamisme du Bien, toujours inapte à se communiquer ; le Mal, autrement empressé, aspire - pour sa part - à se transmettre avec la virulence d’une épidémie et il y parvient en général sans grande difficulté, tant il possède le double privilège d’être fascinant et contagieux. Aussi cette tradition spirituelle prônant le non-agir enseigne-t-elle que ce qui se manifeste, que ce qui sort de soi et se répand, est toujours le fruit d’un dieu mauvais et ignorant, et non d’un dieu détenant la Connaissance. Cette incapacité de demeurer en soi-même, dont le Créateur biblique devait faire une si fâcheuse démonstration, malheureusement, nous en avons tous hérité : engendrer, ou, à défaut, produire quoi que ce soit, c’est continuer d’une autre façon, et à une autre échelle, l’entreprise néfaste qui porte son nom ; c’est, par une déplorable singerie, ajouter un peu plus de mal à sa Création. Sans l’impulsion coupable qu’il a donnée, l’envie d’allonger la chaîne des êtres n’existerait pas, ni non plus cette nécessité de souscrire à ces ridicules et très convenus micmacs de la chair, ou encore à ces enfantillages de l’art. Par définition, tout enfantement est suspect ; par bonheur, les anges y sont impropres, la propagation de la vie et de la matière étant réservée aux seuls déchus. Seule la lèpre, impatiente et avide, aspire à se répandre.

Décourager la génération et la réalisation d’objets en espérance d’éternité constitue la profession de foi du principal personnage du Paradox’art (Alberto Fushni). Comme pour les autres protagonistes du jeu, ce double impératif se présente, pour ainsi dire, comme une tâche prioritaire de salut public, la crainte de voir l’Humanité s’éteindre n’ayant aucun fondement objectif : quoi qu’il arrive, il y aura toujours, sur tous les continents, et à toutes les époques, assez de niais qui n’auront rien de mieux à faire que de se perpétuer, et, si eux-mêmes finissaient par se dérober à cette entreprise criminelle, on trouverait encore, pour se dévouer à la besogne suspecte, quelque couple hideux au service du Mal. Les géniteurs sont des provocateurs ou des sadiques. Que le dernier des avortons ait, de surcroît, la faculté de donner la vie (pour la mort), de mettre au monde, existe-t-il rien de plus démoralisant ? Comment songer sans effroi ou sans répulsion à ce prodige qui fait du premier pourceau venu un démiurge sur les bords ? La possibilité de procréer, qui devrait être un don aussi exceptionnel que le génie, a été conféré indistinctement à tous : libéralité de mauvais aloi qui disqualifie pour toujours la nature. L’injonction criminelle de la Genèse - Croissez et multipliez - n’a pu sortir de la bouche d’un dieu lucide. Soyez rares, aurait-il plutôt suggéré, s’il avait eu voix au chapitre. Jamais non plus il n’aurait pu ajouter cette funeste parole : Et remplissez la Terre ! On devrait, toute affaire cessante, les effacer définitivement, pour laver la Bible de la honte de les avoir recueillies. 

La chair s’étend de plus en plus comme une gangrène à la surface du globe. Elle ne sait s’imposer des limites, elle continue à sévir malgré son cortège de déboires, et si elle prend ses défaites pour des conquêtes, c’est qu’en vérité elle n’a jamais rien appris. Elle appartient avant tout au règne morbide du Créateur, et c’est bien en elle qu’il a projeté ses instincts malfaisants. Normalement, elle devrait bien moins atterrer ceux qui la contemplent à une distance respectable que ceux-là même qui la font durer et en assurent la progression ; mais, il n’en est rien, car les infortunés géniteurs ne savent pas de quelle aberration ils sont complices. L’instinct maternel sera un jour proscrit, la stérilité acclamée. Voilà ce qui est enseigné à l’Institut des Grandes Interrogations, où ont été formés les éminents théoristes du Paradox’art ! Dans L’évangile des Egyptiens, « Marie-Salomé demanda au Seigneur : Maître, quand donc finira le règne de la mort ? Et Jésus répondit : lorsque vous autres femmes ne ferez plus d’enfants, lorsque vous aurez déposé le vêtement de honte et d’ignominie… ». C’est à bon droit qu’en Uqbar, pays où la fécondité est stigmatisée, le mariage est également condamné, institution abominable que toutes les autres civilisations protègent depuis toujours, au grand désespoir de ceux qui, comme les Uqbariens, ne cèdent pas au vertige commun. Procréer, affirment ces pourfendeurs du biberon et de la couche-culotte, c’est aimer le fléau, c’est vouloir l’entretenir et l’augmenter. 

Lorsque l’on sait ce que le destin dispense de misères et de douleurs à chacun, on demeure interdit devant la disproportion entre un moment de laisser-aller et la somme prodigieuse de disgrâces et d’humiliations qui en résultent. Comme procréer suppose un égarement sans nom, il est certain que si nous devenions censés, c’est-à-dire définitivement indifférents au sort des avortons qui constituent l’espèce, nous n’en garderions que quelques échantillons, comme l’on conserve des spécimens d’animaux en voie de disparition. Pour les protagonistes du labyrinthe des hypothèses masquées, nul autre forme de décence intellectuelle que celle consistant à s’opposer, par tous les moyens qui ne sont pas des crimes, à l’impérialisme de la chair ! Si, par faiblesse ou étourderie, les personnages du Paradox’art avaient penché à absoudre celui qu’ils appellent avec mépris le Père-la-Tuile (le mauvais démiurge), ou à considérer la Pétaudière à Lamentations (la Terre) comme acceptable et satisfaisante, il leur aurait encore fallu faire de sérieuses réserves sur le singe en pantalon ou en jupon, ce point noir de la Création. Ne leur reste, comme consolation, qu’à se figurer que le démiurge de la tradition juive, pénétré par la nocivité de son brouillon, par l’ignominie de son ratage primordial, veuille un jour le détruire, et même qu’il s’arrange pour disparaître avec lui. Mais ils peuvent aussi imaginer que, de tout temps, le Grand Bâcleur ne s’est employé qu’à se bousiller méthodiquement et que le Devenir se confond avec le processus de cette lente autodestruction. Processus traînant ou haletant, dans les deux éventualités il s’agirait d’un retour sur soi, d’un examen de conscience, dont l’issue serait le rejet lucide, la mise en abyme de la création par son auteur, ce qui est précisément la thématique du labyrinthe des hypothèses masquées

Ce qu’il y aurait en nous de plus ancré et de moins perceptible, c’est le sentiment d’une faillite essentielle, faillite que seuls les gnostiques ont l’honnêteté intellectuelle de mettre constamment en exergue. Et ce qui est remarquable, c’est que, ce sentiment, la plupart des bipèdes le refoulent. Ils sont, du reste, par une faveur machiavélique de la nature, voués à ne pas en prendre conscience : le pitoyable de toute carne gesticulante réside peut-être dans son incapacité de savoir à quel point elle est seule ; ignorance bénie, grâce à laquelle elle peut s’agiter et courir pathétiquement dans toutes les directions. Aurait-elle la révélation de son secret que son ressort se briserait aussitôt, de façon irrémédiable. Et, c’est, sans doute, ce qui est arrivé au Créateur, ou ce qui lui arrivera. Alberto Fushni, le plus exalté des protagonistes du Paradox’art, aimait jadis provoquer ses auditeurs en leur assénant que celui qui est trop faible pour déclarer la guerre à la procréation ne devrait jamais oublier, dans ses moments de ferveur, de prier pour l’avènement d’un second déluge, plus radical, bien entendu, que le premier. Nul doute, en tout cas, que si ce plouc de Noé avait eu le don - si répandu chez les gnostiques - de lire dans l’avenir, il se serait immédiatement sabordé et nous aurait ainsi évité une inutile et exténuante odyssée !

A peine êtes-vous sorti par la porte de la dernière salle des filiations que, tout souriant, le mage de la consécration fumiste et pataphysique s’avance vers vous pour vous remettre le cristal d’or qui va vous permettre de sortir de ce labyrinthe. Votre parcours initiatique s’achève ici. Vous n’avez plus qu’à déposer votre cristal d’or sur l’empreinte correspondante qui est gravée au centre de la dernière dalle en pierre. Le mur du Labyrinthe s’ouvre maintenant devant vous et la lumière vous éblouit. A perte de vue s’étend, comme un mirage, le désert de l’Uqbar ! Mais, dorénavant, rien ne peut vous arrêter. Vous allez le traverser d’un pas léger, solliciter la nationalité uqbarienne auprès des Sages de  l’Institut des Grandes Interrogations et, enfin, obtenir votre intégration dans le cercle restreint des amis de Pneuma.