Attention aux faux amis !
Il y a tout lieu de craindre que, lassés de chanter les vertus soporifiques des productions de la Société du Divertissement, les très versatiles pisseurs d’encre de la revue Baz’art ne prennent la soudaine résolution, aussitôt achevée la lecture de ce blog relatif à la présentation du cadre épistémologique du Labyrinthe des hypothèses masquées, de transférer leur irrépressible besoin d’aduler sur un genre bien plus décapant, celui du Paradox’art qui, de par les attraits de sa facétieuse rhétorique, pourrait avantageusement occuper sous leur plume oublieuse la place naguère dévolue à leurs anciennes idoles de l’art contemporain. Il n’est pas non plus farfelu d’envisager que ces insatiables coureurs de nouveauté, toujours à l’affût de quelque juteux filon, après avoir piétiné sans vergogne leur credo de la veille, puissent effrontément soutenir, avec cet incroyable toupet qui constitue l’apanage de tous les jeunes convertis aspirant à légiférer sans délai, que cette discipline dont ils viennent tout juste de découvrir une pépite exprime à merveille cette rupture épistémologique que depuis tant d’années ils appelaient prétendument de leurs vœux.
Mieux vaut l’écrire sans tarder : l’enthousiasme que les bouches en sucre de Baz’art ne manqueront pas de manifester à l’égard du Labyrinthe des hypothèses masquées sera des plus suspects. En effet, parallèlement à leurs prochaines et probables louanges en faveur du Paradox’art, et de manière pour le moins contradictoire, ces propagandistes de la dernière flatulence à la mode continueront à proférer, de façon aussi moutonnière que despotique, qu’il faut être absolument moderne ! La langue par trop chargée d’avoir léché avec ferveur tous les poncifs de leur époque, ces sempiternels adeptes de la génuflexion devant l’Inédit reprendront pareillement à leur compte la monstrueuse allégation de cet autre nigaud qui osa prétendre que la femme était l’avenir de l’homme ! Le besoin d’encenser des idolâtres est si impérieux qu’aux sornettes inlassablement répétées des délirants de la veille, ils entendent, à chaque saison, en ajouter de nouvelles : l’enfer contemporain est lui aussi pavé de bonnes et fraîches dévotions ! Et de dévots tombés de la dernière pluie ! Sévissant dans une totale impunité, les marchands de sable médiatiques de Baz’art officient de nos jours à grande échelle sous l’étiquette d’abonnés aux coups de cœur. Je voue à ces agents d’ambiance une détestation cosmique, et ce n’est certainement pas l’exaltation feinte - et par trop tardive - qu’ils feront mine d’afficher demain matin à l’égard du Paradox’art qui parviendra à me faire oublier ce que fut et ce que reste leur béatifique vision du monde. Comme il n’est à mes oreilles d’expression plus immature que celle de coup de cœur, chaque fois qu’un Tartuffe s’en gargarise, je sors aussitôt mes griffes pamphlétaires.
En effet, à l’instar de toutes les formules à tonalité sentimentale, celle de coup de cœur se présente comme une invitation sans frein à la paresse intellectuelle. Elle induit cette idée complaisante selon laquelle toute conduite esthétique pourrait faire l’économie, d’une part, de la minutieuse description de l’œuvre de l’esprit qui est proposée à notre attention, d’autre part, de l’analyse de ses présupposés épistémologiques, et que, dédaignant cette exigence minimale, considérée comme superflue ou par trop rébarbative, l’observateur n’aurait plus qu’à se vautrer dans l’acte péremptoire et jubilatoire du jugement de goût, réduit à sa dimension frelatée et nauséabonde de jugement d’égout ! Visant à flatter et à libérer la spontanéité de l’enfant soi-disant brimé qui s’étiolerait en nous, au détriment du discours construit de l’adulte, cette approche démagogique des marionnettistes de Baz’art me semble être un symptôme édifiant de l’animalisation, de la féminisation et de l’infantilisation galopante auxquelles collaborent sans répit les actuels fossoyeurs du langage articulé. D’ailleurs, au rythme frénétique où cette mise à mort est orchestrée, on peut supposer que, d’ici peu, ne seront plus édités que des ouvrages et des articles qui puissent se lire en suçant son pouce.
Pour conforter leur domination sur les foules robotisées, sur tous ces indigents du bulbe qu’ils maintiennent sans vergogne dans l’ignorance, ces brasseurs de fadaises n’auront de cesse de souiller les productions du Paradox’art avec la fange de leurs piètres commentaires, afin de les faire descendre rapidement au niveau du groin de leur lectorat inculte. La vigilance s’avère de mise. En effet, le ramage promotionnel qui sera sans doute celui qu’adopteront ces perfides modeleurs d’opinion n’aura d’autre finalité que de persuader le quidam que le seul rapport désormais possible à une production symbolique aussi complexe que celle du Labyrinthe des hypothèses masquées serait celui qui consiste à la présenter comme leur plus récent coup de cœur. Les abrutis domestiqués et réunis sous l’émolliente bannière du consensus n’auraient plus, dès lors, qu’à sautiller joyeusement de pierre en pierre, à travers le torrent desséché de la Subtilité que, pour leur part, ces liquidateurs d’exceptions ne risquent pas de connaître, trop occupés qu’ils sont à criminaliser la moindre tentative de démarcation intellectuelle. Et comme, pour ces fripouilles de la plume, toute moquerie assidue envers la procréation et l’art ne saurait être appréhendée que comme une hérésie nuisible aux ectoplasmes dont ils se flattent aujourd'hui d’être les représentants éclairés, les anartistes regroupés au sein de la collection de la bande à Philostrate n’eurent, jadis, d’autre recours, pour échapper à l’insidieuse répression qui accompagne le nouvel interdit de l’Alceste, que de demander l’asile anartistique à l’Uqbar, pays mis au ban des Nations Lapines Confédérées.
En effet, dans leur course haletante vers la platitude absolue, il y a de fortes probabilités pour que les rigides tenants de l’indifférencié qui nous régentent médiatiquement finissent par brûler en place publique tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à un misanthrope, à un sceptique, à un gnostique ou à un incrédule. Cette racaille de l’acquiescement au pire, érigé en programme, ne se privera pas non plus de stigmatiser toute espèce d’antagonisme et d’irréconciliable, ainsi que la merveilleuse obscurité du non-négociable et de l’incompatible ; enfin, au train où cavalent ces vauriens qui se gargarisent de concepts vaporeux, toute expression jugée crépusculaire, mélancolique, fumiste, ou tout simplement agnostique sera considérée, sous peu, comme irrévérencieuse ou séditieuse. Dès l’instant où la moindre représentation buissonnière se trouve immédiatement placée sous haute surveillance ou rangée dans un tiroir de l’oubli, et où il est non moins impératif de s’en tenir au discours de l’approbation, de la transparence et de la réconciliation obligatoire avec ses adversaires, la pensée dissidente n’a plus d’autre horizon que celui de sa perpétuelle mise en examen pour incivisme.
Dans cette situation terrifiante où seules l’adhésion et l’apologie donnent droit à considération et à prébendes, dans ce régime d’écrasement sournois de toute forme d’écart, par l’alternance dosée de l’anesthésie informationnelle et de la répression pénale, régime dont l’objectif implicite est, à terme, de résorber toutes les négativités, dans cette apocalypse matriarcale où prolifèrent, béats et tatoués jusqu'aux couilles, de très gentils et très dociles hommes à poussette, dans ce contexte infantophile où, sous peine de révéler au grand jour leur nature inquisitrice, les adorateurs de l’utérus, des mères porteuses, du mariage pour tous, de l’ancien testament et de l’art comptant pour rien ne sauraient manifester sans fard leur agressivité à l’encontre de cette rhétorique du paradoxe qui constitue le fil d’Ariane plutôt taquin des chroniques consacrées au Labyrinthe des hypothèses masquées, comment une gnostique agnostique comme moi pourrait-elle ne pas exulter ? En effet, cette conjoncture - défavorable, en apparence - va m’offrir l’occasion de réfuter point par point les interprétations biaisées que certains de ces cire-pompes du culturel et du ludique ne manqueront pas de colporter au sujet du Paradox’art. Et je le ferai avec d’autant plus de plaisir que, loin de chercher à explorer les arcanes de la pétillante intrigue servant de support narratif au jeu de filiations conçu par Pneuma, les rédacteurs de Baz’art, ces bardes inconditionnels de la fécondité et du culturel subventionné n’auront d’autre expédient que celui d’ânonner quelques considérations flatteuses dont la platitude et la mièvrerie leur serviront de costume. Il n’est pas même nécessaire d’être devin pour pressentir que l’odieux pataquès qu’utiliseront ces serviles porteurs d’encensoir rendra le projet de Pneuma encore plus hermétique à la cohorte de demi-illettrés qui constitue le lectorat de Baz’art, troupeau d’imbéciles heureux auquel, il va sans dire, les productions des théoristes et des anartistes du Paradox’art n’ont jamais été et ne seront jamais destinées.
Néanmoins, pour justifier le bien-fondé de leurs raccourcis pasteurisés et de leurs grossières synthèses, ridiculement simplificatrices, ces flagorneurs de la dernière flatulence branchée se feront un malin plaisir de s’appuyer, comme à l’accoutumé, sur de très magnanimes intentions. Avec d’admirables trémolos dans la voix, trémolos que l’on ressentira jusque dans leurs écrits, ils n’hésiteront pas à couiner qu’ils seraient inconsolables de voir cette singulière proposition du Labyrinthe des hypothèses masquées connaître l’amer destin d’une rapide fin de carrière dans l’une des iniques oubliettes du mépris ou de l’indifférence. N’en déplaise à ces charitables pédagogues, à la solde pourtant affichée de la rébellion sponsorisée et des piètres universités populaires, la méthodologie du soupçon à l’égard de la notion d’origine que porte ironiquement en son sein le Paradox’art n’est en rien un divertissement destiné aux foules catéchisées qui viennent s’abreuver au goulot de leur mélasse hédoniste, libérale-libertaire ou festive, et je ne vois pas de quelle manière elle pourrait le devenir. A rebours des truismes et des contresens vers lesquels conduirait inexorablement toute velléité d’épuration de sa dimension pataphysique et fumiste, l’intérêt de cette fantaisie solidement charpentée réside dans l’imbrication sophistiquée de ses multiples univers de sens. J’invite donc les lecteurs les plus exigeants, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas encore renoncé à différencier et à distinguer, à se défier tout de go de la version dévitalisée à laquelle les sempiternels bradeurs de la complexité réduiront ces plaisanteries alambiquées, ainsi que tous ces poils à gratter qui ont été introduits avec délicatesse dans la culotte boursouflée du spectacle culturel, et j’encourage vivement les plus déterminés parmi les détectives en herbe à s’engager, sans médiation aucune, dans le patient décryptage d’une proposition qui se refusera, quoi qu’il advienne, à se laisser dépouiller de ses intentions les plus nuancées, les plus complexes, mais aussi les plus paradoxales.
Dotés d’un incorrigible tempérament de bonimenteurs, tous les chroniqueurs de Baz’art, ces prosélytes de l’abrégé et de l’efficace se targueront auprès de leurs maîtres intraitables - ceux-là même qui, il y a plus d’un siècle, se sont arrogés la prérogative exorbitante de faire tourner en continu la planche à billets - de pouvoir neutraliser les effets de sédition que les anartistes et les théoristes pourraient avoir sur la populace, et, pour parfaire leur trivialité, ricaneront des quelques raffinés, qui cent fois sur le métier ont remis leur ouvrage, à seule fin de séduire, par l’entremise d’une peinture fumiste ou d’un adjectif exquis, les derniers entichés de la plaisanterie. Mais non, aux clins d’œil facétieux de cette subtile méthodologie de la perplexité, qui donne au Paradox’art sa tonalité drolatique, les spadassins de l’empire des ventres préféreront toujours l’injonction délirante du propagandiste hébraïque : Croissez et multipliez ! Et, comme nul n’est en mesure de les égaler dans le maniement du double langage, je ne serai pas du tout étonné de voir ces grandes-têtes-molles avides d’anathèmes et de comparaisons douteuses commettre cette forme supérieure de perfidie consistant à déclamer sur un ton bravache que ce jeu uqbarien serait détenteur d’une redoutable propriété heuristique qui permettrait, y compris à ceux des observateurs les moins futés, de découvrir par eux-mêmes la faiblesse implicite des déjections foireuses que nous pondent, au milieu d’une orgie de dollars, les infects donneurs d’ordre de l’art comptant pour rien et content pour rien, même…, enfants cyniques d’une caste de gavés se targuant volontiers de bricoler sans rimes ni raison quelques trucs accompagnés de riens, mais toujours à partir de pas grand-chose, et selon des modalités très sympas ayant pris soin, bien entendu, d’évacuer, au préalable, toute prise de tête intellectuelle.
Pour le dire sans ambages, me répugne également au plus haut point l’idée que toutes ces girouettes patentées, que tous ces prélats de l’irrévérence grassement financée - caméléons sans scrupules pour qui la conduite esthétique s’est toujours bornée, soit à la production de très évasives louanges, soit à l’énonciation de sentences assassines -, puissent s’autoriser, par une volte-face dont ils ont le secret, à présenter ces exercices de ricanement comme un manifeste déguisé qui aurait été inspiré par le désir de placer sous les projecteurs une mouvance délibérément clandestine, à laquelle, par l’entremise des revues Postures et Riposte, mes collègues et moi serions parvenus à offrir ses premières lettres de noblesse. Pour l’occasion, mon ange gardien m’a conseillé de ne jamais perdre de vue cette fable édifiante venant nous rappeler que tout discoureur vit aux dépens de celui qui l’écoute, et que, par conséquent, il me fallait m’abstenir d’accorder la moindre importance aux futurs gazouillis de toute cette crapuleuse vermine du journalisme, des arts et de la littérature. Ne souhaitant outrepasser ma modeste fonction, je ferai donc en sorte de tenir ma plume incrédule à une distance respectable de cette prétention pour le moins juvénile qui consisterait à vouloir amender le babillage de ces laquais de l’hypnotique industrie de l’endormissement. A l’évidence, ce serait gaspiller mon vocabulaire que de polémiquer avec ces carnes spécieuses, dans un domaine qui est déjà suffisamment encombré de balivernes et de spéculations en tous genres.
Je préciserai cependant, afin de fustiger ces anciens adeptes du formalisme greenberguien, pourfendeurs hystériques de l’impureté et de l’exogène en art qui feront mine de promouvoir les notions baroques et maniéristes qu’ils ont toujours méprisées, et qui, inconséquents, continueront, bien entendu, à escamoter ou à ignorer allègrement les productions tangibles auxquelles elles sont indéfectiblement liées, que toute tentative d’instrumentalisation d’une production du Paradox’art serait vouée à l’échec, y compris et surtout celle qui, drapée dans l’écœurant vernis des bons sentiments libertaires, se piquerait d’entonner la vieille chansonnette participative, au nom d’une très abstraite solidarité opérationnelle entre artistes, solidarité toujours postulée par eux dans un moment de grande ébriété intellectuelle et qui, bien trop mollement fredonnée la veille à travers de vagues serments d’ivrogne, finit invariablement au petit matin avec la gueule de bois, dans une totale amnésie de l’idyllique partition de jeunesse. Rétifs à toutes ces billevesées partageuses, les protagonistes de Pneuma ont toujours considéré l’argument-canaille de solidarité comme la plus perfide des pétitions de principe, et, pour tout dire, comme le summum de l’hypocrisie et de la bêtise sociale !
Il semble bien improbable que les adeptes de la fécondité biologique et artistique, et notamment ses plus virulents propagandistes de Baz’art, ne soient pas déstabilisés par cette proposition espiègle du Labyrinthe des hypothèses masquées, un jeu sans fin et sans vainqueur possible dont la procréation et la notion d’origine constituent les cibles principales. Lors de la parution de cet article, on pourrait donc légitimement s’attendre à une riposte d’envergure de la part de ceux qui en sont à ce jour les plus fervents promoteurs. Toutefois, de bonnes raisons me poussent à croire qu’il n’en sera pas ainsi. En effet, les contre-arguments que ces apologistes du spectaculaire sponsorisé seraient en droit d’opposer à leurs détracteurs n’existent pas même virtuellement, et, de fait, ils ne sauraient émerger par l’opération du saint esprit en un corpus théorique qui soit à la fois pertinent et offensif.
Mon hypothèse est la suivante : c’est le cadre épistémologique proprement dit dans lequel ces pignoufs macèrent depuis toujours qui me semble constituer l’obstacle insurmontable à une réplique intellectuelle digne de ce nom. D’ailleurs, à ne considérer que son présupposé axiologique implicite - l’art et la procréation sont des choses sérieuses qui excluent toute forme de moquerie -, on voit bien que le socle de croyances sur lequel ils ont bâti leurs très pontifiants discours de légitimation ne leur permettra jamais d’accéder au seuil de rigolade contenue dans les fabliaux distillés par les adeptes du Paradox’art. Seule une surenchère enjouée misant résolument sur l’autodérision leur permettrait de dégringoler esthétiquement à la hauteur de cette implacable machine à déculotter le Sérieux que sont les objets textués composant le Labyrinthe des hypothèses masquées. A rebours, l’intérêt des bouffonneries que nous propose Pneuma réside sans doute dans le fait qu’elles ne permettent pas aux chantres par trop crispés de la modernité de rabattre l’humour potache dont elles sont tramées sur le genre de loquacité dogmatique dont ils sont, pour leur part, coutumiers, sauf à prendre le risque de se disqualifier une seconde fois. Et, c’est précisément la gravité et la lourdeur de leur positionnement qui me porte à croire que ces janissaires de la modernité préféreront passer sous silence les poils à gratter qui leur sont pourtant adressés.
Bien que je prenne un soin particulier à préciser que le jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées ne saurait constituer un quelconque plaidoyer en faveur d’une énième incarnation avant-gardiste, puisque les anartistes de Pneuma ont pris la sage précaution d’inscrire leur contribution an-artistique dans la lignée fumiste des non-œuvres d’arrière-train, je sais, par expérience, que je ne pourrai éviter que de valeureux petits soldats de la culture en fassent une lecture partisane, c’est-à-dire bigrement réorientée et instrumentalisée à leur avantage ; et je ne serai guère étonnée de voir tous ces ramollis du bocal se bousculer dès demain matin au portillon du Paradox’art, afin d’annexer sa thématique et ses règles ordonnatrices à leur conception apologétique de l’œuvre-monument.
Pourtant, l’idée conductrice du Labyrinthe des hypothèses masquées est résumée de façon explicite dans l’énoncé de brouillon perpétuel qui figure dans la présentation de ses enjeux épistémologiques. Après avoir évacué d’un revers de main la dimension cruciale de brouillon, catégorie d’analyse d’inspiration gnostique venant radicalement s’opposer à la définition démiurgique dominante, qui s’entête, encore de nos jours, à présenter l’œuvre comme une totalité achevée ou achevable, œuvre que, pour les tenants de cette thèse, il serait de surcroît blasphématoire de vouloir corriger, parce que considérée par leur haut clergé comme sacrée et parfaite, ces acrobates de l’emphase se feront un malin plaisir d’interpréter l’argument paradigmatique de Pneuma dans le sens du moins mécréant et du plus catholique des messages, à savoir : édifier je ne sais quelle Œuvre-Cathédrale ! Brocardant par avance leur discours favorable à la procréation, ainsi que leur fascination pour le monumental et le spectaculaire, je dirai tout de go, à ces pétitionnaires des lendemains qui chantent carrément plus haut que leur cul, que les pince-sans-rire appartenant à l’hétairie du Paradox’art ont tous été nourris au biberon impie de l’incrédulité, et que, par conséquent, ils ont toujours considéré le désir de procréation comme un pis-aller, et la création dite artistique comme rien de plus qu’une divinité de substitution, bien pâlichonne au demeurant, veau d’or laïcisé que d’habiles marchands du temple ont su présenter comme banque centrale de la valeur à tous les blaireaux gavés d’oseille qui leur tiennent lieu de vaches à lait.
Cela va toujours mieux en le disant : loin de se présenter comme une entreprise de glorification de je ne sais quelle activité mondaine ayant trait au passé, au présent ou à l’avenir, le Labyrinthe des hypothèses masquées se définit, avant toute autre considération, comme une gymnastique fortifiante pour les zygomatiques, un exercice de dé-fascination à l’égard de la procréation et de la fallacieuse notion d’art. L’un de ses desseins est de nous montrer que ce petit vocable fangeux de trois lettres est tout à la fois une pétition de principe irrecevable, une construction idéologique tenant lieu de credo à quelques parvenus inféodés aux usuriers de l’abstraction philosophique, mais, aussi, une perfide stratégie d’intimidation intellectuelle à l’égard de ceux dont le capital culturel se situe au ras du bitume ; enfin, cerise sur le gâteau, pour les sardoniques actionnaires du capitaclysme en décomposition, une succession ininterrompue de délits d’initiés, qui, pour se réaliser, s’appuient de façon rustique sur la caution discursive de quelques mercenaires cupides et sans vergogne dont l’indigence argumentaire n’a d’égale que l’insupportable fatuité.
Parmi les hypothèses les plus fantaisistes dont tous ces anciens ambassadeurs de l’avant-garde se feront probablement l’écho, avec cette fausse abnégation de voyous repentis qui, les doigts rivés à leurs claviers perfides, s’en iront, par monts et par vaux, propager leurs observations chlorotiques, figure en bonne place l’élucubration selon laquelle l’agence Pneuma détiendrait, en quelque coffre-fort précieusement scellé, une somme intarissable d’informations concernant un groupe d’activistes uqbariens ayant pris la tangente il y a déjà une petite éternité. A contrario, dire que Pneuma ne sait que peu de choses de ces anartistes et de ces théoristes, ou bien qu’elle a reçu carte blanche de l’Orbis Tertius pour tout dévoiler de l’étonnante saga gnostique que dissimule avec maestria ce jeu de filiations, serait pareillement mentir. Il me semble que des faits aussi invraisemblables que ceux dont Pneuma s’est engagée à rendre compte dans une langue exotique ne sauraient être divulgués qu’à doses homéopathiques, avec d’infinies précautions de langage, et, de surcroît, par le truchement d’imprévisibles détours. A l’évidence, nul lecteur ne saurait affronter les filiations vertigineuses que cette officine pataphysique a été conduite à exhumer, sans qu’elle ne soit parvenue, au préalable, à lui faire décrire de grands cercles dans le vide, à l’image d’un oiseau de proie. Aussi, avant de présenter ce trésor à l’élasticité sans bornes, à l’aide d’une cartographie acceptable, je me dois de vous chuchoter, en guise de mise en bouche, et afin de réfréner encore un peu votre légitime impatience de vous immerger dans l’univers hallucinant du Labyrinthe des hypothèses masquées, que celui-ci récuse toute inscription dans notre temporalité habituelle, échappant ainsi à cet expédient de la rupture systématiquement recherchée qui fut celui des très austères avant-gardes.
Le fait que le Paradox’art procède par sauts spatio-temporels, en se moquant de la catégorie de chronologie, vient du fait que les macaques qui s’y adonnent ont un goût prononcé pour les acrobaties oulipiennes du plagiat anticipé. Je peux même ajouter que ses affiliés ont fait de la remise en cause des notions de temps et d’identité personnelle, ainsi que de la multiplication et de l’enchevêtrement des références, la méthode de leurs exercices de contraception artistique, et qu’ils confèrent à ceux-ci la valeur cardinale d’être déconnectés de toute actualité. Si le Labyrinthe des hypothèses masquées n’aspire nullement à devenir une perle supplémentaire dans le chapelet de l’obèse modernité, il ne souhaite pas davantage être appréhendé comme l’un des derniers avatars d’une postmodernité aux abois qui, avant liquidation de ses stocks, chercherait à solder un genre loufoque de quincaillerie. Plus attrayante me paraît la conjecture qui s’aventurerait à présenter cette fantaisie de l’esprit comme le passe-temps d’une très périphérique dynastie d’Affranchis cherchant, par quelque artifice retors, à dé-biologiser la notion de filiation.
A tous les valeureux Pataphysiciens qui, aspirant à devenir citoyens de l’Uqbar et à promouvoir les objets textués en provenance de Tlön, se risqueront dans un proche avenir à apporter leur brillante quote-part interprétative à cette prose espiègle, qui ne manquera pas d’être tenue dans les marges par les innombrables acolytes du Cloaque des turpitudes (traduisez la Terre) - par acolytes, je pense, entre autres, à toute cette viande à claques, à ces carcasses mollement gesticulantes, à tous ces pèlerins de l’approximatif, à tous ces pignoufs motorisés et gadgétisés qui se maintiennent d’eux-mêmes sous perfusion à l’aide d’une pitance dévitaminée portant l’infâme label de communication, nouvelle norme sociale de l’abêtissement obligatoire -, il sera sans doute appréciable de savoir que la petite confrérie qui a jardiné le Paradox’art, après avoir courageusement osé l’exode de la société du biberon et de la couche-culotte, s’installa, il y a fort longtemps, aux confins de ce désert sans plages et sans touristes, portant le joli nom d’Uqbar. Stigmatisé depuis toujours par le Saint Empire Paranoïaque pour l’aspect subversif de ses lignes de fuite actives, tout autant que pour ses frontières à l’élasticité désormais insurpassable, ce territoire définitivement séparé du monde de la transpiration et ennemi déclaré des Nations Lapines Confédérées, du fait des virulentes et incessantes prises de position anti-procréatives de ses ressortissants, détient toujours l’incomparable privilège d’être la destination la moins conseillée par les officines d’abrutissement qui œuvrent sans relâche au développement de cette trouvaille lucrative qu’on appelle le tourisme de troupeau. A vrai dire, de mémoire d’autochtone, jamais personne en Uqbar ne semble s’être soucié de cet ostracisme à l’égard de sa contrée, étant donné que le business y est proscrit depuis au moins une éternité ou deux, au même titre, d’ailleurs, que l’enfantement et les miroirs, dont la malédiction commune consiste, comme chacun sait, à multiplier de façon inconsidérée le nombre des individus, autant dire le nombre de ratés et de tarés.
Un objet de pensée qui est destiné à l’appréciation esthétique ne se juge que sur pièces : un jugement porté sur la vision du monde dont il se réclame, ou dont il fait peut-être mine de se réclamer, ne suffit jamais, ni à le sauver, ni à le condamner. Croire, par exemple, que l’intérêt du Labyrinthe des hypothèses masquées ou de son fil d’Ariane (le cordon sans fin) pourrait être déterminé par la seule pertinence de son cadre épistémologique et de sa thématique, serait être victime de ce discours qui a toujours méconnu le fait que l’acte de production symbolique ne saurait être réduit à ses seules procédures de légitimation théoriques. Autre idée que partagent les anartistes et les théoristes de Pneuma : ne pas présumer du devenir de leur activité commune ! Leurs choix n’ont jamais reposé sur l’ambition d’influencer ou de peser sur les pratiques de représentation relevant du même domaine que le leur, ni d’ailleurs sur l’illusion d’en proposer un reflet ou une synthèse possible. Ils savent pertinemment qu’il ne suffit pas de vouloir qu’une époque soit ceci ou cela pour qu’elle le devienne. De surcroît, ils ne prétendent en rien à la postérité : la briguer serait tenir un discours extravagant à ces cannibales d’asticots qui, tôt ou tard, ne manqueront pas de réduire leur pauvre dépouille à l’état de squelette. Les affiliés de cette confrérie ont simplement refusé d’inscrire leurs objets textués et leurs fictions iconographiques à tiroirs dans une tradition fétichiste flattant l’idée monolithe de l’artiste et de la pièce unique, préférant jouer avec la disparité grotesque et non moins contestable de ses figures archétypales. Selon ces pamphlétaires d’occasion, au regard de la longue histoire des civilisations, l’artiste ne serait qu’une très récente construction mentale dont la généalogie doit être méthodiquement soupçonnée. A la notion transcendante de créateurs sublimes, ils entendent substituer celle de créatures risibles.
Dérogeant au modèle linéaire, homogène et cumulatif du temps, l’espace imaginaire du Paradox’art pourrait s’appréhender comme une nébuleuse où chaque personnage qui y circule se présente comme un assemblage aléatoire de perceptions se succédant les unes aux autres, sans rime ni raison ; un univers où l’esprit lui-même n’est qu’une sorte de théâtre d’ombres dans lequel les impressions et les idées apparaissent, disparaissent, et reviennent sans cesse pour se recomposer dans une infinité d’arrangements. A l’instar de ce pamphlet qui, tôt ou tard, ne manquera pas de vous tomber des mains, je soutiens que les productions paradoxales ne sont jamais la conséquence d’un seul et unique motif mais l’équivalent d’un tourbillon venu d’on ne sait où, le fruit aberrant d’une zone de dépression cyclonique surgissant sournoisement de la conscience ébouriffée du trou de balle du cosmos, point démiurgique aveugle et à l’origine introuvable, trou noir à partir duquel n’a cessé de se manifester, depuis la nuit des temps, toute une foule d’intentions déplorables. D'ailleurs, si un jour il vous arrivait de recevoir le ciel sur le carafon, n’allez surtout pas hurler que c’est la fin du monde, contentez-vous de penser qu’il pleut de la ‘Pataphysique !