dimanche 18 août 2024

Présentation générale du jeu

 

Présentation générale du jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées par Cécilia Tomplar

C’est par l’introduction de l'argument théorique dans la littérature que Jorge Luis Borgès parvint jadis à donner une épaisseur de vraisemblance à la fiction. En usant, à leur tour, de cet artifice qui lui était si familier, et qui consiste à entremêler de fausses et de véritables références, les membres de l’agence Pneuma ont eu la bonne idée de proposer un développement inédit à la célèbre nouvelle de l'Argentin intitulée Tlön Uqbar Orbis Tertius. S’appuyant sur une histoire d’amour déjà ancienne entre les arts visuels et la littérature,  et s’opposant d’autre part à toute idée d’achèvement, ce prolongement de la fable de Borgès est un projet collectif, évolutif et intergénérationnel. Il s’intitule Le labyrinthe des hypothèses masquées et se présente sous la forme d’une longue séquence de petites fictions iconographiques liées entre elles par une trame narrative commune. Ces historiettes sont des portraits satiriques indissociables des productions plastiques qui leur sont invariablement accolées, et qui, réunies, constituent les pièces à conviction d’un genre inédit d’enquête policière visant à élucider, à l’aide de vingt-huit indices esthétiques, les mobiles de la mise à mort collective de la notion d’Auteur. La cohérence et la force de l’ensemble du dispositif « textes-objets » tient dans le fait que chacune des pièces réalisées par les vingt-huit personnages complices de l’assassinat de l’Auteur est reliée par au moins un argument matériel ou notionnel à l’objet-lien à partir duquel s’est construite la colonne vertébrale du jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées.

Cet objet polysémique, cet artefact pataphysique, qui est aussi un catalyseur d’intelligence collective, constitue tout à la fois le prétexte à un jeu de rôles dont les associés de l’agence Pneuma sont les metteurs en scène, la synthèse provisoire de leur premier musée imaginaire (composé de 28 artistes réels), l’arme du crime placée au cœur d’une très paradoxale fable gnostique, la matrice à partir de laquelle sera édifié leur deuxième musée imaginaire (composé cette fois-ci d’artistes fictifs), et, pour couronner le tout, l’indispensable fil d’Ariane permettant à l’audacieux visiteur de ne pas s’égarer à l’intérieur du dit Labyrinthe des hypothèses masquées. 

 Ces arpètes de la rhétorique, ces modestes épigones d’un maître de l’Ekphrasis, Philostrate l’ancien, et d’un célèbre chroniqueur fumiste, Alphonse Allais, ont pour ambition d’inviter le regardeur-lecteur à adopter une sorte de méthodologie du soupçon à l’égard de tout ce qu’ils lui donnent à lire et à voir. Leur ambition : parvenir à l’immerger, par la confrontation permanente de fragments de littérature et de productions visuelles, au cœur même de la genèse de ces simulacres 'pataphysiques que sont les fameux ur et les non moins inquiétants hrönir de la fable de Borgès. L’Argentin nous assurait que ces artefacts étaient engendrés sur la planète Tlön par la seule puissance de l'imagination, et qu’ils avaient commencé à être introduits petit à petit sur Terre sous la forme d’œuvres d’art, par une société secrète, l’Orbis Tertius, seul stratagème permettant de les rendre supportables à notre vue et à notre entendement. Nous savons aujourd’hui que ces objets étranges venus d’ailleurs se font passer, dans le cadre du Labyrinthe des hypothèses masquées, pour la production matérielle d’artistes construits par l’intelligence artificielle (les anartistes). Les discours de légitimation qui sont proposés par les théoristes, ainsi que la structure d’intentionnalité relative à l’œuvre de chacun de ces artistes prêts à l’emploi  ont été conçus par un ordinateur très performant (Biografictor28) qui a fait la fortune de Pneuma, une très mystérieuse agence en transactions artistiques au service de l’Orbis Tertius. Adeptes du moindre effort, les collectionneurs de la bande à Philostrate, eux, se sont contentés, pour constituer leur foisonnant cabinet de curiosités, d’acheter sur catalogue à Pneuma vingt-huit archétypes d’artistes correspondant précisément à leur musée imaginaire idéal. Porteurs d’une tare congénitale qui surdétermine la forme de leur production monomaniaque, les anartistes modélisés par Biografictor28, ces algorithmes du Paradox’art prêts à l’emploi, sont tous des prototypes de ratés.

Fidèles à l'esprit facétieux de Borgès, les membres de l’agence Pneuma soumettent à notre appréciation esthétique des productions toujours hybrides (tout à la fois matérielles et langagières) qui ont été réalisées par des créatures qu’ils ont affublées d’une particularité mentale, physique ou comportementale, et parées du néologisme phonétiquement équivoque d’anartistes ou de théoristes. Les chroniques des seconds, qui tentent, à tour de rôle, d’encenser ou de railler les productions matérielles des premiers, se répondent toujours de façon ironique ou parodique, en marge des discours convenus, et de manière toujours contradictoire, sur le modèle d'une controverse tantôt divertissante, tantôt sophistiquée, mais dont la thématique se réduit invariablement à une remise en question des notions d'origine, d'original, d'œuvre, de signature, de paternité artistique et, par conséquent, d’auteur.

Cette édition en langue française a pour but de présenter les fondations théoriques du Paradox’art, une activité fort appréciée par les ressortissants de l’Uqbar, et qui pourrait se définir comme la recherche d’une forme paroxystique du Ridicule, Ridicule déjà repérable dans cette bizarrerie contagieuse que les membres de l’agence Pneuma appellent dans l’intimité, avec leur irrévérence légendaire : l'art comptant pour rien, et content pour rien, même... ! Cependant, afin de rendre plus compréhensible les enjeux et les défis intellectuels qui se dissimulent dans les plis de ce Labyrinthe des hypothèses masquées, j’ai jugé nécessaire d’aborder ce jeu pataphysique par une présentation succincte du cadre épistémologique particulièrement nourri qui lui a donné naissance.