dimanche 18 août 2024

Douze univers de sens

 

Résumé des douze univers de sens de Burnes, douillettes et roubignoles

Ce document de Fiona Shulbert constitue la troisième contribution pataphysique du labyrinthe des hypothèses masquées.

 

Au cours d’une conférence à laquelle ses parents l’obligent à assister, Fiona Shulbert tombe amoureuse du conférencier - Alberto Fushni. Après avoir suivi les différents cycles de ses séminaires, elle lui propose d’écrire un ouvrage sur la place déterminante qu’il accorde dans son enseignement à la conduite esthétique. Celui-ci accepte. Ce livre a pour titre Burnes, douillettes et roubignoles, et, à la différence de celui de Fleur Habitson qui avait l’ambition de relater l’histoire de l’objet-lien ayant servi d’argument à la construction du cordon sans fin, selon une trame s’inspirant de douze théories spéculatives de l’art, il aborde cette fois-ci l’artefact en question en privilégiant l’approche esthétique.

La forte résistance devant la conduite esthétique a été l’un des aspects majeurs de la tradition avant-gardiste, surtout dans le domaine des arts plastiques. De Duchamp aux conceptuels, nombre d’artistes n’ont cessé d’opposer le sérieux de l’art à la futilité esthétique. Cette vision est indissociable de la tradition dans laquelle s’inscrivent les théories spéculatives de l’art : le sérieux philosophique. D’abord, la doctrine spéculative se voulait une théorie de la création et des œuvres (privilégiant l’intention artistique), alors que l’esthétique (privilégiant l’attention) se définissait comme une analyse de la réception en trois phases (description, appréciation, évaluation). Ensuite, et cette raison est sans doute plus fondamentale, la fonction cognitive extatique que l’œuvre d’art était censée remplir, selon les théories spéculatives, était présentée comme incompatible avec toute considération faisant intervenir le plaisir et l’appréciation subjective. S’y ajoutait sans doute une troisième raison, liée à l’identification abusive de la conduite esthétique à la seule perception « sensible », identification qui a été l’une des erreurs natives de l’esthétique kantienne, et qui aujourd’hui encore continue à la hanter. Dans la mesure où les différentes théories spéculatives de l’art sont des herméneutiques, elles ne pouvaient que rejeter tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à une conception sensualiste. Pour toutes ces raisons, la conduite esthétique a été totalement supplantée par les théories spéculatives de l’art. 

Il se trouve que depuis quelques années le vent a tourné. Une des causes de ce changement réside dans la crise des avant-gardes, c’est-à-dire, en réalité, la cachexie profonde et sans doute fatale de la conception spéculative de l’art, qui est aussi une crise sans précédent des différents discours de légitimation s’appliquant aux objets circulant avec la redoutable étiquette « art » apposée sur le front. L’enjeu de Burnes, douillettes et roubignoles est de montrer que le fait que la conduite esthétique soit subjective n’implique nullement que l’attention esthétique soit non amendable. La validité intersubjective de la conduite esthétique, comme celle de n’importe quelle autre relation cognitive, se joue non pas lors de la deuxième phase (qui est celle de l’appréciation) ou lors de la troisième phase (qui est celle de l’évaluation) mais tout simplement lors de la première phase (qui est celle de l’attention esthétique). A la recherche d’une impossible légitimité universelle des jugements évaluatifs, l’esthétique kantienne n’a que trop longtemps méconnu l’importance d’une analyse des diverses voies de l’attention esthétique. En effectuant une plongée au cœur de cette attention esthétique, à partir de l’objet-lien qui est le protagoniste principal du labyrinthe des hypothèses masquées, Fiona Shulbert nous invite à penser que si cette attention esthétique est en permanence amendable, alors la question de l’appréciation est elle aussi en permanence à reconsidérer, et celle de l’évaluation devient, pour le coup, problématique, voire impossible. En effet, s’il n’y a pas de fin à l’attention esthétique (hormis par le biais de ces impondérables que sont la paresse, le désintérêt, la lassitude ou la mort), alors la conduite esthétique devient elle-même un brouillon échappant, non pas à l’appréciation subjective temporaire et partielle, mais à tout jugement d’évaluation définitif qui prétend à l’objectivité.

Burnes, douillettes et roubignoles de Fiona Shulbert nous présente l’artefact de fiction qui a été utilisé par Alberto Fushni, puis par Fleur Habitson, à travers douze univers de sens différents. Cet objet pataphysique est ainsi appréhendé successivement comme objet sans qualités, conçu d’emblée comme déchet non biodégradable, banal et nul (à l'image de notre époque), comme objet de prestige destiné à être consommé par son seul producteur, comme objet spécifique maximaliste prenant le contrepied stylistique des « objets spécifiques » (à caractère minimaliste) de Donald Judd, comme autoportrait génital exprimant un refus radical de la paternité biologique, comme unité de mesure libidinale permettant de déterminer le « coefficient de pénétration artistique » d’un artiste à l’intérieur de l’espace muséal (appréhendé lui-même comme vagin), comme cellule-souche d’une grossesse parthénogénétique sans fin se refusant à l’idée d’accoucher (d’une œuvre), comme empreinte picturale historicisée cristallisant en son sein vingt-huit références majeures à l’histoire de l’art, comme référent iconographique d’une partition linguistique appréhendant l’œuvre comme processus intergénérationnel non achevable (et non plus comme objet fini que l’on pourrait s’approprier), comme trophée consacrant la valeur d’artifice représentée par Athéna (déesse de la mythologie grecque), comme symptôme d’un trou dans l’ordre du dicible venant contrarier l’équivalence implicitement postulée par Erwin Panofsky entre voir et savoir, comme fruit d’une licence poétique issue de l’imagination de Borges, et, enfin, comme représentation d’un godemiché servant à illustrer les cases d’un jeu de société ayant fait son apparition au Moyen-âge (le jeu de l’œuf avec une iconographie nourrie du mythe de Léda et le cygne)) et qui, notablement enrichi, connaît aujourd’hui un véritable engouement de la part des Uqbariens.